Rentrée littéraire : Grasset sous les projecteurs, les libraires indépendants à contre-courant
Par Isaline LESAIN
Pour sa première rentrée sans Olivier Nora, Grasset occupe le devant de la scène avec un roman suspecté d’avoir été écrit par une intelligence artificielle, alors que neuf de ses douze auteurs de 2025 ont quitté la maison. Dans les librairies indépendantes, certains choisissent de ne pas suivre le calendrier de la rentrée littéraire et de ne pas promouvoir les livres de l’empire Bolloré, au risque d’y perdre financièrement.

Grasset fait parler d’elle et son propriétaire, le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, s’en frotte les mains. Pour cette première rentrée sans Olivier Nora, limogé par le groupe Hachette Livre le 14 avril 2026, la maison d’édition parvient à détourner l’attention avec une autre polémique, C’était ça ou mourir. Le livre, récompensé par le prix du roman Fnac 2026, est suspecté d’avoir été écrit par intelligence artificielle et non par son auteur, Thélyson Orélien.
Une telle controverse a du bon pour Jean-Christophe Thiery, l’éditeur ayant repris le bureau d’Olivier Nora. Les ventes de ce livre en ont rapidement fait un incontournable de la rentrée littéraire 2026, au point de devancer celui d’Amélie Nothomb, L’adolescence du perroquet, aux éditions Albin Michel. Il n’y a qu’à déambuler dans les rayons des Fnac, Espace Culturel et Cultura pour constater ce succès dans le classement des meilleures ventes catégorie littérature.
À l’entrée d’une de ces boutiques de livres, Justine, lectrice de best-seller, reconnaît : « J’ai tellement entendu parler de ce livre que j’hésite à l’acheter pour me faire un avis et voir si j’ai l’impression de lire de l’IA. » Malin. Grasset a presque réussi à faire oublier le nouveau virage que prend la maison.
La Maison vide, façon Grasset
Pourtant, cette année, sa rentrée littéraire n’a pas beaucoup à envier à celle de l’année précédente. En septembre 2025, les tables des libraires abondaient d’auteurs de renom signés Grasset. Les jolies couvertures noires, jaunes et roses de Julien Delmaire, Pauline Dreyfus, Catherine Girard ou encore Anthony Passeron faisaient briller la maison aux côtés de ses deux meilleures ventes de la rentrée : Adélaïde de Clermont-Tonnerre (prix Renaudot) et Sorj Chalandon (prix du Roman News).
Le calme avant la tempête. Parmi les douze auteurs de la rentrée littéraire 2025 chez Grasset, neuf ont depuis quitté la maison. En soutien à Olivier Nora, éditeur chez Grasset pendant 26 ans, plus de 100 écrivains ont annoncé publiquement leur départ dans une lettre commune le 15 avril. Les plus célèbres claquent aussi la porte. C’est le cas de Vanessa Springora, Gaël Faye, Virginie Despentes, Bernard-Henri Lévy ou encore Frédéric Beigbeder.
Chez les indépendants, une autre rentrée
Dans les grandes enseignes, ce sont les succès de la rentrée qui occupent les rayons. Mais si les libraires de chaîne n’ont pas leur mot à dire quant au périmètre accordé aux maisons sur leurs tables, ceux de librairies indépendantes ont cette liberté. Certains décident de ne pas se plier à cette période commerciale que représente la rentrée littéraire.
C’est le cas à Clisson (Loire-Atlantique), où la libraire et gérante de la librairie indépendante Les Villes invisibles s’est installée il y a sept ans. Elle explique : « Il y a plus de 400 nouveautés cette année, sans compter les BD, les essais, etc. Sur les 400 titres, ils [les plus grosses librairies] peuvent en avoir plus de 100. Nous, si on en a 40, déjà, c’est beaucoup. » Et elle ajoute : « S’il y a des livres qu’on découvre dans six mois, on les conseillera dans 6 mois. On n’est pas dans l’immédiateté. »
Les indépendants mettent ainsi en valeurs d’autres livres mais aux auteurs et éditeurs moins médiatisés. Ainsi, ils composent eux-mêmes leurs tables et s’éloignent du calendrier que leur impose la rentrée littéraire. Un peu de changement ne fait pas de mal après tout. Surtout quand Amélie Nothomb en est à sa 35e rentrée littéraire.
La solidarité des indépendants
Le mot « indépendant » unit les libraires et les maisons d’édition concernées. Aux Villes invisibles, une belle démonstration témoigne de cette solidarité. À l’annonce de la faillite de Makassar, l’incontournable distributeur de maisons d’édition indépendantes, fin juin 2026, la librairie engagée a tenu à apporter son soutien à hauteur de ses moyens. « Pendant l’été, on a essayé de mutualiser avec d’autres librairies de Nantes, par exemple, pour essayer d’acheter en direct et les soutenir tout en limitant les frais de port. Heureusement, on avait déjà un peu de stock. On les a mis en avant. On a fait une vitrine. Et puis on a informé nos clients », se rappelle la libraire clissonnaise.
Un engagement qui a un coût
S’éloigner de certains livres, auteurs et maisons d’édition représente pourtant une perte financière. À Vichy, Laurent Jouberton, gérant et libraire de la librairie Carnot depuis 2022, précise le choix de son catalogue : « J’évite un peu Fayard [propriété de Vincent Bolloré], j’évite un petit peu certaines maisons dans lesquelles l’aspect politique est très marqué. Je travaille plutôt Zemmour sur commande. Je ne l’ai pas en stock. Pareil, Bardella, sur commande, je ne l’ai pas spécialement en stock. » Le libraire prend la décision d’utiliser le moins possible le tremplin Bolloré, lui-même garant du succès des livres des leaders d’extrême-droite, dont ceux de Jordan Bardella, Éric Zemmour, Philippe de Villiers ou encore de Sarah Knafo fin août 2026 avec Le casse du siècle vendu à 208 000 exemplaires en moins d’un mois.
C’est donc un engagement non sans conséquence. D’après les données communiquées par le Centre national du livre (CNL), l’année 2025 a de quoi questionner : 83 ouvertures de librairies, 85 fermetures, aboutissant pour la première fois à un solde légèrement négatif. À noter que la marge du secteur de la librairie est l’une des moins rentable du commerce de détail. Selon le Syndicat de la librairie française (SLF), le résultat net est de 1 % en moyenne.
Expliquer le découpage du monde de l’édition
Le collectif « Désarmer Bolloré » est né après le constat, dès 2023, de l’emprise de grands milliardaires, souvent d’extrême droite, sur la culture. Il mène des actions pour informer sur les participations de Bolloré dans la culture, mais aussi dans l’énergie.
Les Villes invisibles fait partie des 80 librairies ayant signé en novembre 2024 la tribune. Pour sa libraire, elle a permis d’ouvrir la discussion avec la clientèle. « Quand on a signé la tribune, on a expliqué notre position. La plupart de nos clients sont eux-mêmes engagés, explique la libraire. Ils ne sont peut-être pas tout à fait au point sur la mécanique éditoriale, mais très souvent, ces derniers mois, ils viennent et nous posent des questions. On essaie d’expliquer. » La librairie a affiché la carte « Édition française : qui possède quoi ? » proposée par les éditions Agone, et distribue des marque-pages contre Bolloré. Certains clients en demandent des paquets entiers pour les diffuser autour d’eux. Par ces petites actions, il lui est arrivé de dissuader des personnes qui avaient oublié à qui l’argent d’un livre revient.
Isaline Lesain