Enquête. L’élite prospère, la base suffoque : quand le rugby professionnel affaiblit ses fondations amateures
Par Tylian AURIOL
Derrière les audiences records, les stades pleins et les stars montantes de la balle ovale, se cache au sein du rugby à XV amateur une crise plus profonde que ne laissent paraitre les communiqués fédéraux. Les fondements historiques de la discipline s’effondrent progressivement mais inéluctablement. Le rugby français serait-il en train de s’éloigner de ses racines, sous prétexte de modernisation ?

En ce dimanche après-midi du mois de décembre dans la banlieue de l’est toulousain, le terrain d’honneur est boueux, les tribunes clairsemées et la buvette tient à une poignée de bénévoles. Le vent brise les carapaces et le ciel bas semble se pencher sur les hommes comme pour annoncer qu’en ce jour rien ne leur sera épargné. Ici, le club se bat pour garder le navire à flot, payer les factures, conserver les jeunes talents et les éducateurs sur le terrain. Le même jour, à une quinzaine de kilomètres, un stade de 20 000 places, Ernest-Wallon, est le théâtre d’une affiche en « prime time » de Top 14, rassemblant des millions de téléspectateurs, les yeux accrochés à leur poste. Image d’un rugby français séduisant, vendeur et vainqueur. Deux stades, deux ambiances, appartenant au même sport mais ne racontant pas la même histoire.
« Le rugby amateur est aujourd’hui fragilisé, ça c’est une certitude. » L’aveu est signé Michel Marfaing, directeur du centre de formation du Stade toulousain, le plus grand club hexagonal, fort de ses 24 titres de champions de France et de ses six étoiles européennes. Car à mesure que l’on s’éloigne des enceintes modernes et des vitrines médiatiques du haut niveau, une autre réalité apparaît.
Dans les territoires où le rugby constitue historiquement un élément central du lien social, les clubs amateurs connaissent des difficultés croissantes depuis la professionnalisation du sport il y a une trentaine d’années. Les effectifs tendent à diminuer, les bénévoles deviennent une denrée rare et les finances se resserrent. Dans certaines zones rurales, des structures centenaires disparaissent dans une relative indifférence. La réussite du rugby professionnel repose sur un modèle qui, progressivement, fragilise le rugby amateur dont il dépend pourtant. Cette contradiction, longtemps masquée par la croissance globale du sport, constitue aujourd’hui l’un des enjeux majeurs de son avenir.
Une réussite spectaculaire, mais partielle
Depuis 30 ans, le rugby peut se targuer d’être reconnu comme une profession à part entière pour une poignée d’athlètes. La transformation d’un monde amateur structuré en une industrie bien huilée est remarquable. Marketing, droits télé, billetterie, le rugby d’aujourd’hui est calibré pour l’écran, taillé pour l’évènement. De saison en saison, les écuries phares du championnat augmentent leur budget, leur masse salariale et attirent de plus en plus de fans dans les arènes avec une moyenne de 16 000 personnes par rencontre. Affluence record. Les droits audiovisuels se vendent à prix d’or : Canal + verse chaque année environ 114 millions d’euros à la Ligue Nationale de rugby pour diffuser le Top 14. Un montant qui dépassera les 128 millions d’euros à l’horizon 2027. Record à nouveau.
Or, paradoxalement, même en haut du château de cartes, tout n’est pas aussi doré que ce qu’on croit. Et tout part peut-être de là. La Commission de contrôle des championnats professionnels (CCCP) a établi que le Top 14 était déficitaire à hauteur de 64,5 millions d’euros sur la saison 2023-2024. Un rugby français qui vit au-dessus de ses moyens est également visé par un récent rapport de la Chambre régionale des comptes d’Occitanie (CRC). Selon ce document, en 2025, trois (Castres, Perpignan et Montpellier) des quatre clubs occitans évoluant en Top 14 ont augmenté leur déficit d’exploitation de 2018 à 2023. Seul le Stade toulousain est passé en positif avec +2,4 millions d’euros net. Ceci est répercuté sur le tissu inférieur par une moindre contribution à l’association – l’organe de la société commerciale structurant le domaine amateur dans chaque club professionnel.
La chambre a examiné la mise en pratique de l’article L 122-1 du code du sport consacrant ce principe de solidarité financière envers le secteur amateur. Le rapport constate que « dans les clubs de Montauban, de Montpellier et de Colomiers, l’association présentait des déficits importants lors de la dernière saison 2022-23 sous revue : -180 k€ pour Montpellier, -124 k€ pour Montauban et -77 k€ pour Colomiers lors de la saison 2022-23 ». Autrement dit, le déficit structurel des clubs professionnels se traduit par un manque de contributions destinées à la branche amatrice.
Le monde amateur sur « le fil du rasoir »
Mais l’économie est verticale. L’argent se concentre au sommet de la pyramide. La base, elle, continue de fonctionner sur un modèle artisanal. Subventions municipales fragiles. Sponsors locaux. Tombolas. Loto du dimanche. Le rugby amateur vit toujours dans une économie de proximité. La Fédération française de rugby (FFR) pèse lourd dans cet écosystème sportif domestique : 350 000 licenciés, 1 900 clubs et un budget avoisinant les 150 millions d’euros. Pourtant, un récent bilan de la Cour des comptes couvrant les exercices de 2018 à 2024 dresse le constat d’une institution courant derrière les centimes pour pallier une situation financière jugée préoccupante.
En effet, depuis la Coupe du Monde 2023, organisée en France et déficitaire à hauteur de 20 millions d’euros, l’instance du rugby français peine à se refaire une santé. Un danger pour les clubs amateurs selon Stéphane Lapierre, le secrétaire général de la Ligue Occitanie. « La FFR contribue directement au financement des clubs amateurs. Or, depuis 2023, les versements réalisés correspondant à différentes aides destinées au tissu inférieur sont bien plus minces », avance-t-il.
Certains clubs comme Blagnac, ex-club semi-professionnel de la banlieue toulousaine, ont déposé le bilan lors de l’exercice 2023-2024, passant de la Nationale 1 à la Fédérale 1 (du troisième échelon national au cinquième). Plus récemment, c’est le Stado Tarbes (Nationale 1) qui se retrouve empêtré dans des sables mouvants financiers. Il risque lui aussi une sortie de route par la petite porte des instances juridiques.
La situation s’explique par de multiples facteurs, selon le secrétaire général de la Ligue Occitanie. « Après les Jeux Olympiques, les collectivités ont baissé drastiquement leurs subventions, les mairies ont de moins en moins de budget alloué au sport et l’équilibre économique global n’est pas au beau fixe. Les clubs tenant sur le fil du rasoir en sont donc les premiers touchés », analyse-t-il.
Pour un représentant du club amateur de Grenade (Haute-Garonne) souhaitant conserver l’anonymat, en revanche, l’évolution la plus notable concerne le parrainage et les indemnités extérieures, de plus en plus réservés aux clubs pros. « La moindre entreprise qui réussit dans le secteur toulousain, par exemple, aspire à aller vers le Top 14 et le Stade toulousain ou la Pro D2 avec Colomiers pour maximiser sa visibilité et délaisse ainsi les clubs amateurs », constate le responsable.
Un exode des talents ?
Le chiffre est implacable : si le total des licenciés reste stable depuis les années 2000, c’est uniquement grâce au développement impressionnant du rugby féminin, passé de 2 000 à près de 40 000 joueuses sur les vingt dernières années. « Le rugby féminin est l’arbre qui cache la forêt, confirme Stéphane Lapierre, secrétaire de la Ligue Occitanie. On a perdu plus de 35 000 licenciés masculins sur la même période. » Un reflux s’expliquant en partie par l’image violente du rugby. « La pratique est différente de la théorie, et il faut reconnaitre que le rugby est l’un des sports les plus traumatisants, ralentissant par ricochet les envies de certains parents ou certains admirateurs à s’y lancer », analyse Vincent Charlot, sociologue du sport à l’université Paul Sabatier de Toulouse.
Dans ce contexte, les fusions de clubs deviennent une bouée de sauvetage structurelle, parfois sans vision sportive à long terme. Dans le haut du panier, les structures professionnelles grandissent. « Les effectifs espoirs et équipe première du Stade toulousain ont doublé en 15 ans », assure Michel Marfaing, cadre de la maison rouge et noire. Une pyramide inversée, dangereuse pour l’avenir des clubs. La conséquence est visible sur le terrain : 1 200 équipes seniors pour à peine 600 équipes cadettes et juniors.
Une des raisons de cette disproportion tient dans « l’hyper sollicitation des structures professionnelles qui puisent dans les réservoirs très tôt », continue le sociologue. Nombre de jeunes désertent ainsi les petites équipes pour rejoindre les centres de formation des grands clubs, où ils nourrissent l’espoir d’une carrière professionnelle. Un constat partagé par Michel Marfaing, directeur du centre de formation du Stade toulousain : « On recrute des forts potentiels très jeunes, à 12, 13 ans, venant de nombreux clubs alentours, qui intègrent nos filières de formation. »
Ces petits clubs dépouillés de leurs meilleures recrues n’observent d’ailleurs pas toujours d’un très bon œil leurs voisins professionnels. « Ils les voient souvent comme des pilleurs de talents qui vont faire rentrer des jeunes dans l’essoreuse du haut niveau. Des jeunes qui, en cas d’échec, ne retournent pas dans les structures formatrices », pointe Stéphane Lapierre. Le constat est que près de 30 % des joueurs espoirs élite arrêtent le rugby s’ils ne passent pas professionnels. Une vision partagée par Claude Clavel, président du Rugby Olympique Agathois (Hérault) : « Certains jeunes sont lessivés et dégoûtés du rugby, ce qui fait qu’ils ne réinvestissent pas le système amateur et ces gamins manquent aujourd’hui dans des clubs comme le nôtre. » Michel Marfaing abonde dans le même sens. « C’est vrai qu’il y a une perte de garçons et c’est dommageable. Ce qu’il faut en revanche, c’est que le gros club soit au service des petits clubs, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui », annonce-t-il.
Indemnités de formation, l’éternel débat
La réponse rassurante à la fuite des talents porte un nom : indemnités de formation. Son fonctionnement est simple : lorsqu’un joueur formé dans un club amateur rejoint un centre de formation professionnel ou signe son premier contrat, le club d’origine perçoit une compensation financière. Une forme de reconnaissance du travail accompli en amont. Un mécanisme censé rééquilibrer la pyramide. Problème : en comparaison avec son homologue du ballon rond, le rugby observe un temps de retard. « Il en existe, mais elles sont trop dérisoires. Au foot, quand un jeune d’ici signe dans une grosse écurie, ces indemnités représentent tout un budget sur la saison. Au rugby, si on touche 500 ou 1000 euros, c’est le bout du monde », déplore Claude Clavel. Pourtant, ces indemnités, réformées sous le mandat de Bernard Laporte à la FFR (2016-2023), progressent lentement. « Elles ont augmenté déjà. Elles ont même quasiment doublé. C’est une première étape », justifie la Ligue Occitanie.
Quand bien même. Dans le modèle actuel, ce système indemnitaire est réfléchi dans une logique de flux et non d’équilibre. Un joueur monte. L’argent descend. Le processus reconnaît la captation sans la limiter. « La fuite des talents, elle, continue », se désole un éducateur de l’Avenir Castanéen Rugby (Haute-Garonne). Certains plaident dès lors pour une réforme plus ambitieuse, à commencer par le Stade toulousain par la voix de Michel Marfaing. « Depuis 15 ou 20 ans, le club a mis en place un partenariat avec 45 entités du monde amateur aux alentours de Toulouse. Nous ne venons plus chercher les joueurs, ce sont les clubs qui nous en proposent avec un nombre maximum de deux par catégorie, détaille le directeur de la formation toulousaine. Ensuite, le lien avec le club amateur se perpétue par un accompagnement spécifique du joueur, la mise à disposition de matériel et la formation des éducateurs. C’est dans ce sens-là que le club amateur ressort gagnant, bien plus qu’avec une simple compensation qu’il faudrait augmenter également », explique l’ancien ailier.
Repenser l’équilibre
Le rugby, ce sport des basses contrées élevé au rang de religion dans les bastions ruraux, n’appartient pas aux villes. « Il ne faut pas oublier que 50 % des joueurs de l’équipe de France sont issus du bassin rural. Ce maillage, vous ne l’avez ni au foot, ni au hand, ni au basket », commente Stéphane Lapierre. En ce sens, le haut de la pyramide a tout intérêt à protéger la base à travers plusieurs systèmes tels que le salary cap, autrement dit la masse salariale maximale autorisée pour les clubs professionnels. Actuellement fixé à 10, 7 millions d’euros, cet outil financier permet de limiter l’absorption par les villes des plus petites entités.
Face à une tendance à l’augmentation de ce plafond – elle est prévue pour la saison 2027-2028 -, Florian Grill, le président de la FFR, tirait la sonnette d’alarme dans les colonnes du Midi Olympique, il y a un peu plus d’un an : « Si on poursuit dans cette direction, on basculera bientôt dans un rugby des grandes villes, sans maillage territorial. On fera disparaître notre rugby local. Or, c’est aussi lui qui alimente les clubs pros en joueurs de haut niveau. Nos plus grands clubs ne seraient pas aussi performants si des clubs amateurs n’avaient pas découvert et formé auparavant tous ces joueurs, qui font aujourd’hui leur gloire. On est tous liés, on a tous une responsabilité vis-à-vis de ce rugby globalisé. »
Autre argument avancé pour tendre vers un écosystème plus équilibré : la question des doubles licences. Pour Michel Marfaing, c’est la solution afin de conserver l’équilibre amateur tout en poursuivant la recherche de la performance professionnelle. « La double licence permet à un joueur de profiter des installations professionnelles la semaine et de continuer à jouer le week-end avec son club formateur. Or, tous les gros (clubs) ne le font pas », détaille-t-il. Une pensée partagée par Claude Clavel. « Ça peut permettre à des joueurs de rester dans le moule, de ne pas perdre la passion tout en alimentant les effectifs amateurs. C’est gagnant-gagnant », avance le président agathois. Ces doubles licences existent, progressent, mais restent marginales. Dans la plupart des cas, c’est le gros club qui a la priorité sur l’utilisation des joueurs, laissant la petite entité dépourvue.
L’équilibre reste à réinventer et le rugby français a sans doute trouvé l’enjeu réel d’un futur proche. Le succès du sommet ne sera durable que si la base cesse d’être sa variable d’ajustement.
Tylian Auriol