Paris sportifs : quand le jeu devient dangereux

Par Enzo AMIRAULT

À Vichy, de plus en plus de jeunes adultes consultent pour des problèmes liés aux paris sportifs. Au Centre de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie, les professionnels alertent sur une hausse des situations préoccupantes, notamment chez les 18-25 ans, séduits par des plateformes toujours plus accessibles.

L'interface de l'application Winamax.
L’interface de l’application Winamax. Crédit : Enzo Amirault

« On s’est rendu compte que les joueurs compulsifs avaient exactement la même réaction qu’un consommateur de cocaïne. » Baptiste Lalois est travailleur social au Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) de Vichy. Pour lui, le constat ne fait pas de doute : dans la reine des villes d’eaux, comme dans le reste de la France, les plateformes de paris sportifs séduisent de plus en plus de jeunes adultes. Quelque 3,9 millions en 2024, selon les dernières données statistiques. Derrière l’excitation du gain, certains basculent dans une addiction souvent silencieuse… mais avec des répercussions parfois lourdes, financières comme relationnelles.

Le pari : du plaisir à la contrainte

« J’ai du mal à imaginer regarder un match sans avoir parié dessus », confie Arthur, 21 ans, étudiant à Vichy. Pour lui, miser quelques euros « permet de pimenter les matchs ». Avec les applications mobiles, le geste est devenu quotidien : « Aujourd’hui, je parie presque tous les jours, surtout sur les championnats européens. » Arthur parie essentiellement sur le football. Il connaît les effectifs, les statistiques, les dynamiques des équipes, ce qui lui donne le sentiment que « ce n’est pas du hasard ».

Cette impression de maîtrise est fréquente chez les joueurs, observe Baptiste Lalois : « Il y a une sensation d’expertise, de contrôle. Ils connaissent très bien le foot, les championnats, les joueurs. » Pourtant, Arthur reconnaît avoir déjà perdu plus de 350 euros. Mais il relativise : « J’ai déjà gagné bien plus, donc ça s’équilibre. » Lorsqu’on lui demande s’il est addict, sa réponse est directe : « Non. Si je voulais arrêter, je pourrais », assure-t-il. Pour lui, l’addiction commence « quand on touche le fond ».

Mais alors à quel moment peut-on parler d’addiction ? « On parle d’addiction lorsqu’il y a une incapacité à s’empêcher de réaliser un comportement, une tension avant de jouer, un soulagement pendant, puis une perte de contrôle », explique Baptiste Lalois. Parmi les critères : l’augmentation des mises, le temps consacré aux paris, l’irritabilité lorsqu’on ne joue pas ou encore le maintien du comportement malgré les conséquences négatives. « Ce n’est pas parce qu’on a joué une semaine qu’on est addict. Mais quand le jeu prend la place du reste, qu’il devient prioritaire par rapport au sport, là on commence à s’inquiéter. »

Une addiction invisible, dopée par les plateformes

Contrairement à d’autres dépendances, celle aux jeux d’argent ne laisse pas de traces physiques visibles. « C’est une addiction sans substance, mais les mécanismes sont les mêmes, poursuit Baptiste Lalois. On est sur des micro-shoots de dopamine et d’adrénaline répétés. Physiologiquement, on retrouve les mêmes circuits que pour des addictions avec produit. » Les plateformes numériques accentuent ce phénomène avec des notifications permanentes, paris en direct, validation en quelques secondes, et une campagne de communication toujours plus présente. « Tu peux parier depuis ton lit, entre deux cours et même pendant le match », mentionne Arthur.

Les problèmes arrivent lorsqu’on « veut se refaire » après un pari raté. C’est le cas d’Arthur, qui confie : « Lorsque je perds, je veux tout de suite récupérer ma mise au prochain pari, donc je parie très vite après. » Le cercle peut vite devenir vicieux selon Baptiste Lalois. « On voit des jeunes de 21 ans déjà en situation de surendettement. Il y a des mensonges qui provoquent des ruptures parce que le joueur ne parle que de ses gains », évoque le spécialiste. Ainsi, l’addiction reste souvent dissimulée, jusqu’à ce que les conséquences financières ou relationnelles deviennent impossibles à cacher.

Un accompagnement sur le long terme

Comment sortir de cette addiction ? « On n’a pas de baguette magique, prévient le membre du CSAPA de Vichy. Le suivi moyen est de trois ans, mais ça ne veut pas dire grand-chose. Certains viennent deux fois, d’autres restent beaucoup plus longtemps. » L’accompagnement est global. Il peut s’agir de paramétrer les comptes, de limiter les dépôts. « On travaille beaucoup sur le budget, sur les pertes réelles, sur le premier gros gain, celui qui a parfois déclenché l’engrenage. » Mais le travail ne s’arrête pas à l’argent, il faut prendre la personne dans sa « globalité », insiste Baptiste Lalois. Il faut se concentrer sur l’insertion professionnelle du patient, donc parfois travailler avec l’employeur, avec les agences d’intérim.

Selon Baptiste Lalois, la prévention doit être renforcée : « Il faudrait limiter la publicité, développer les compétences psychosociales, proposer des alternatives. À la place de parier sur le foot, on peut faire du foot. » Car la tendance ne faiblit pas : en 2024, le nombre de comptes actifs sur les plateformes de paris sportifs a bondi de 12 ,9 %, par rapport à l‘année précédente, signe que le pari continue de séduire…

Enzo Amirault