Enquête. Du Skinnytok à la Skinni Société : sur les réseaux sociaux, l’ultra maigreur est toujours en vogue et il faut s’en inquiéter
L’année 2025 a été marquée par le retour en force de la tendance de fond qu’est la minceur extrême à travers le mot-clé Skinnytok. Des contenus toxiques promouvant les troubles alimentaires aux sectes de la maigreur érigées autour d’influenceuses, le mouvement est loin d’avoir faibli.
Attention : cet article aborde les troubles du comportement alimentaire (TCA) et des contenus liés à la promotion de la minceur, susceptibles de heurter certaines personnes.

« Quand tu es déjà mal dans ton corps, regarder sans cesse des femmes maigres te dire que pour obtenir la forme idéale, il faut arrêter de manger comme un porc, ça déclenche quelque chose en toi. » Étudiante de 20 ans, Emma s’est longtemps passionnée pour le fitness et le sport. Depuis quelques années, la jeune femme a remarqué sur ses réseaux sociaux, et particulièrement sur TikTok, une augmentation du nombre de vidéos exposant des corps minces et prodiguant des conseils pour perdre du poids. « Au début, c’était surtout du contenu qui expliquait comment adopter une alimentation saine, garder une bonne forme physique, relate-t-elle. J’essayais de faire beaucoup de sport et de musculation à ce moment-là. »
Mais il a suffi de quelques recherches passant par des mots-clés comme « health » (santé) ou « fitness » pour que l’algorithme TikTok d’Emma la mitraille de vidéos aux discours culpabilisants, prônant la minceur parfois jusqu’à l’extrême. « Depuis quelques mois, j’ai l’impression de voir ce corps idéal mince partout sur mes ‘’pour toi Tiktok’’, constate Emma. Les Kardashians et influenceuses qui retirent la graisse de leurs fesses, des stars comme Ariana Grande qui apparaissent maigrissimes sur les tapis rouges et ces tendances virales qui vantent le fait d’être mince sous couvert d’humour, tout ça m’a fait quelque chose. »
Le Skinnytok, catalyseur d’un phénomène dangereux
Plus qu’une simple tendance, la promulgation de contenus dangereux glorifiant la maigreur sur les réseaux sociaux est devenue un phénomène mondial. Début 2025, toutes ces vidéos explosent sur TikTok autour d’un hashtag : le #Skinnytok. Au sein de cette véritable nébuleuse de contenus, des vidéos faisant l’apologie de la maigreur cumulent 97 millions de vues et 9,5 millions de likes. Le mouvement est propulsé par des jeunes créatrices de contenu qui placent le corps mince comme un idéal à atteindre à tout prix, en recommandant aux internautes de moins manger, voire de s’affamer.
L’influenceuse américaine Minazalie, une des figures de proue du Skinnytok, s’est fait connaître en véhiculant cette idée fausse qu’il suffit de moins manger pour perdre du poids. Dans une vidéo devenue virale, elle répète avec véhémence le même slogan : « Mange peu si tu veux être mince, mange beaucoup si tu veux être grosse. » Le mouvement se base sur des injonctions similaires, formulées en phrases choc violentes et mémorisables, des astuces pour apprendre à ignorer la faim, des routines alimentaires ultra-restrictives et des images d’avant-après qui encouragent les troubles du comportement alimentaire.
Nikolett Bogar est autrice et doctorante en pharmacie. Cette ancienne mannequin internationale, devenue spécialiste des troubles alimentaires dans l’industrie de la mode, est à l’origine de l’une des rares études sur le sujet : L’industrie de la mode et les troubles alimentaires : les dangers du podium. Selon elle, les réseaux sociaux contribuent clairement à amplifier l’image du corps mince comme idéal de beauté auprès des jeunes : « Les algorithmes orientent de manière répétée les utilisateurs vers des contenus similaires normalisant la minceur extrême, les restrictions alimentaires ou la surveillance constante du corps, affirme Nikolett Bogar, interrogée par L’Effervescent. Des tendances comme SkinnyTok montrent à quelle vitesse des idéaux nocifs peuvent se diffuser, même lorsque les plateformes tentent de les supprimer ou de les restreindre. »
Ces idéaux nocifs ont des conséquences concrètes : ils peuvent aggraver le cas de personnes atteintes de troubles du comportement alimentaires, qui voient dans ces contenus une certaine validation, voire un encouragement. En France, près d’un million de personnes souffrent de troubles comme l’anorexie mentale ou la boulimie, dont 500 000 n’ont pas été diagnostiquées, selon les chiffres de l’Assurance-Maladie. « Des recherches récentes suggèrent aussi que la prévalence des troubles alimentaires chez les adolescents et les jeunes adultes est en augmentation, précise Nikolett Bogar. Les filles et les jeunes femmes demeurent les principales cibles, mais les garçons et les jeunes hommes sont eux aussi de plus en plus concernés. »
Une suppression réussie…
Des mesures politiques ont bien été prises pour tenter de contrer l’ascension fulgurante du Skinnytok. Au début du mois d’avril 2025, une infirmière iséroise, Charlyne Buigues, lance la pétition « Stop #SkinnyTok », qui remonte rapidement aux oreilles de la ministre déléguée à l’intelligence artificielle et au numérique, Clara Chappaz. Cette dernière annonce, le 18 avril 2025, saisir l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) et la Commission européenne.
Entre-temps, l’Assemblée nationale vote pour la création d’une commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les enfants et les adolescents. Le 1er juin 2025, TikTok supprime définitivement le hashtag Skinnytok de sa plateforme. « C’est un petit pas, déclare Clara Chappaz dans un message posté sur Linkedin le lendemain. Ce n’est pas suffisant, mais ça montre bien qu’on ne lâchera rien. »
Auditionné par la Commission d’enquête le 4 septembre 2025, le président de l’Arcom, Martin Ajdari, confirme qu’au niveau national, la marge de manœuvre des autorités compétentes comme son institution reste limitée. Il décrit « une architecture de régulation du numérique assez complexe ».
… Qui n’aura pas l’effet escompté
Supprimer le hashtag Skinnytok de la plateforme n’a donc effectivement pas suffi à résoudre le problème, car il existe des moyens de contourner facilement son interdiction. Aujourd’hui, si vous tapez « Skinnytok » dans la barre de recherche de TikTok, vous tomberez sur un message de prévention proposant une page de ressources liées aux troubles de l’alimentation. Or, il suffit de rajouter ou de modifier l’ordre de quelques lettres en tapant des mots clés comme « skinnny » ou « skinnytok » pour rencontrer à nouveau des vidéos qui glamorisent la maigreur extrême.
On découvre alors que le Skinnytok n’a rien perdu de sa vitalité et de sa dangerosité. Sur des musiques entrainantes, les vidéos véhiculent des messages d’une violence inouïe : « Repose cette fourchette, tu n’es pas un cochon », « une voiture n’a pas besoin de fioul tous les jours » ou « arrête de manger, je peux voir ton double menton » ne sont qu’une infime portion des textes que certains comptes relaient sur la plateforme. Dans leurs publications comme dans leurs biographies, ces comptes revendiquent un terme, la « toxic motivation » : « Je ne promeus pas les troubles du comportement alimentaires, je promeus la motivation toxique », peut-on lire sur la biographie de l’un d’entre eux.
Les mannequins, modèles de minceur
Beaucoup de vidéos reprennent même d’anciens slogans issus de la communauté pro-ana, ces skyblogs pro-anorexie des années 2000, comme la phrase « Nothing tastes as good as skinny feels », popularisée par la mannequin Kate Moss. Les mannequins sont d’ailleurs indissociables du mouvement Skinnytok. Utilisée pour illustrer la plupart des vidéos, la figure de la mannequin slave au corps famélique est présentée comme le modèle à suivre, à l’image de la top model ukrainienne Snejana Onopka, devenue le visage indissociable du Skinnytok.
Ces vidéos sont réunies sous la bannière du hashtag #slavicdolls (poupées slaves), encore très actif aujourd’hui : le 5 mars 2026, il accumule plus de 40 000 publications. On y retrouve notamment des compilations de frigidaires quasiment vides, remplis uniquement de bouteilles d’eau ou de canettes de Coca Zéro, des vidéos relayant en boucle la même interview de Snejana Onopka expliquant qu’elle ne mange pratiquement rien, ou encore cette photo de la mannequin qui regarde droit dans la caméra, avec la mention : « Are you sure about that ? » (comprenez, es-tu sûr de ça ?). Cette phrase, devenue un diktat, est régulièrement reprise par les créateurs du Skinnytok pour faire culpabiliser, en affichant des images de nourriture calorique ou de personnes obèses toujours suivies de ce fameux « Are you sure about that ? »
La propagation de ce contenu extrêmement nocif voit pourtant peu d’opposition de la part des utilisateurs de TikTok. Sur presque chaque vidéo du Skinnytok pullulent les mêmes commentaires de personnes qui tiennent à ce que leur algorithme continue de leur proposer du contenu similaire. Des formulations toutes faites comme « Je commente pour rester sur le Skinnytok » sont répétées à foison. Dans l’espace des commentaires, les utilisateurs s’encouragent aussi dans la pratique de comportements alimentaires malsains. Il est commun de rencontrer des commentaires tels que « Donnez-moi cinq aliments et je ne les mangerai pas jusqu’à la fin du mois » ou « Rappelez-moi de ne pas manger », qui engendrent beaucoup d’interactions.
La Skinni Société, ou quand la minceur s’érige en culte
Non seulement la suppression du hashtag Skinnytok a eu très peu d’incidence sur la propagation de contenus valorisant l’ultra-maigreur, mais il n’y a pas que sur TikTok que ce genre de discours se propage. Avant de se faire bannir de la plateforme pour promotion de l’anorexie, Liv Schmidt cumulait 600 000 abonnés sur TikTok. Elle était l’une des têtes de file du courant Skinnytok. Sur Instagram, l’influenceuse américaine de 23 ans est à l’initiative de la Skinni Société, une sorte de sororité répartie sur plusieurs canaux Instagram accessibles sous abonnement payant, qui réunit des femmes autour d’un même et unique but : perdre du poids. Derrière la promesse d’un espace de soutien et de motivation sain, se cache une compétition toxique, un véritable culte dont le gourou serait Liv Schmidt.
Léna (le prénom a été modifié pour l’article) a fait partie de l’un des 22 canaux de la Skinni Société avant l’été 2025. Elle a longtemps fréquenté la partie la plus toxique du Skinnytok, avant de se faire diagnostiquer, ce même été, un trouble anorexique et boulimique à 19 ans. « J’avais tout de suite été attirée par le nom [de la Skinni Société, ndlr]. Je me suis dit : une société de femmes avec la même mentalité et le même objectif de perte de poids, c’est ce qu’il me faut, se rappelle la jeune étudiante. J’ai commencé à regarder toutes les vidéos de Liv Schmidt sur Youtube, j’étais convaincue que ses conseils étaient sains. » Selon Léna, l’intention initiale de Liv Schmidt était positive, et ses recommandations avaient pour but d’instaurer des habitudes alimentaires saines : bien s’hydrater, écouter les besoins de son corps, ne pas se forcer à finir son assiette si l’on n’a plus faim, manger en pleine présence sans stimulus extérieur…
Il est vrai que sur le papier, le discours de Liv Schmidt paraît nettement moins agressif que celui des autres influenceuses traitant du sujet de la perte de poids. À travers des phrases bien rodées aux revendications presque féministes, elle n’impose pas de régime alimentaire strict, mais un seul mot d’ordre : mange ce que tu veux, du moment que tu manges le moins possible. « Tu ne te restreins pas, tu te régules. C’est chic ! », écrit Liv Schmidt sur l’une de ses publications.
Mais au sein de la Skinni Société, la réalité est bien différente. Léna se rappelle de comportements rapidement devenus excessifs, des compétitions directement initiées par Liv Schmidt en échange de « récompenses » : « On était toutes sur une application du nom de Step up, qui compte le nombre de pas effectués chaque jour. Et ensuite il y avait un classement sur le groupe. La numéro un faisait par exemple 50 000 pas (environ 33 kilomètres, ndlr) en une journée, révèle Léna. Moi, j’étais treizième, je faisais environ 20 000 pas (13 kilomètres) par jour mais j’avais toujours le sentiment que je devais faire plus ».
En plus de la marche, les membres de la Skinni Société comparaient régulièrement leur poids et leurs repas en partageant des photos : « Toutes les filles avaient des portions minuscules. Alors forcément, on se dit qu’on mange trop et on réduit nos portions par mimétisme, avoue Léna. Je voyais mes repas devenir de plus en plus légers jusqu’à ne rien manger parfois. »
De son côté, Liv Schmidt poste des conseils exclusifs, des vidéos de ses entraînements de sport, et des photos de ses plats dangereusement hypocaloriques : « Elle nous rappelait quand même de ne pas forcément faire comme elle, en nous disant qu’elle mangeait moins car elle était naturellement plus mince, précise Léna. Mais quand tu vois Liv Schmidt manger la moitié d’un burger et boire trois boissons énergisantes pour la journée, tu te remets en question, et tu te dis : je dois faire comme elle. »
Léna estime avoir été parmi les membres les plus actifs de son canal à cette période, invoquant un certain « côté leader » : « J’étais extrêmement motivée, admet la jeune femme. J’étais devenue celle qui s’assurait que tout le monde fasse bien son nombre de pas, que tout le monde aille bien. » Elle dit par ailleurs avoir été très proche de Liv Schmidt, avec qui elle se serait entretenue régulièrement via leur conversation privée.
Dangers ignorés, troubles validés
Léna a aussi été l’une des rares personnes de son canal à se confier sur les graves carences causées par ses troubles du comportement alimentaire : bleus sur le corps, chute de cheveux, grande fatigue… Mais à chaque fois qu’elle tente de mettre en garde ses pairs sur les problèmes de santé que peuvent occasionner les méthodes partagées sur le groupe, son message est ignoré par tous : « Personne ne voulait parler de ça, personne ne voulait reconnaître que je ne me nourrissais pas assez pour être en bonne santé, reconnaît Léna. À l’inverse, tout le monde répondait aux photos des repas en petite portion que j’envoyais. »
L’expérience de Léna rejoint celle d’autres femmes qui ont fait partie de la Skinni Société de Liv Schmidt. Ce qui aurait pu être un groupe de partage et d’entraide sororal est devenu un espace toxique où les femmes s’encouragent mutuellement dans leurs troubles alimentaires. Dans un message publié le 24 mai 2025 et accompagné d’une vidéo, une membre du canal explique peser 42 kg (en France, le poids moyen d’une femme est estimé à 67,3 kg selon la Ligue contre l’obésité) et ne pas savoir si son sous-poids était une bonne ou une mauvaise chose : « Je n’ai pas peur, mais je suis préoccupée », écrivait la jeune femme. En réaction, une pluie de likes et de messages la félicitant à base de « goals ! » ou de « bravo !». Cette approbation quasi systématique a malheureusement fonctionné pour Léna. Elle confesse : « J’étais devenue obsédée par la validation des autres. Moins je mangeais, et plus on était fier de moi. »
Coupez-lui une tête, il en repoussera deux autres
Une enquête du média américain The Cut publiée en mai 2025 a exposé les comportements dangereux qui se déroulaient au sein des canaux de la Skinni Société. Infiltrée dans les conversations exclusives de la communauté, la journaliste E.J. Dickson a surtout révélé la présence de mineures, malgré les conditions imposées par Liv Schmidt, stipulant que le groupe n’est ouvert qu’aux « femmes biologiques de plus de 18 ans ».
La sanction ne tarde pas à tomber : fin mai, Liv Schmidt se retrouve bannie de TikTok et Meta, la maison-mère de Facebook et Instagram, l’empêche de vendre des abonnements sur Instagram. Les 22 groupes de la Skinni Société, dont Schmidt était la modératrice, cessent leur activité. Accusée notamment de faire des troubles du comportement alimentaire un business (les 6 500 abonnés payants de la Skinni Société lui auraient rapporté près de 130 000 dollars par mois selon le magazine Air Mail), Liv Schmidt se défend et pointe du doigt une « censure ».
Toutefois, depuis ces événements, la Skinni Société n’a pas disparu. Elle n’a fait que migrer. Dès juin 2025, Liv Schmidt annonce la « renaissance » de sa Skinni Société, dont l’accès, réduit à 250 membres par groupe, se fait à travers un processus de recrutement en ligne chaque mois. Liv Schmidt demande désormais l’âge de chaque abonné (ce qu’elle ne faisait pas avant) et ses informations personnelles. Bien qu’elle ne le divulgue pas avant d’avoir été accepté, le prix de l’abonnement mensuel aurait explosé, selon des proches de Léna ayant rejoint la nouvelle Skinni Société. Autrefois proposé à une vingtaine de dollars, il avoisinait les 200 dollars au moins d’août et aurait nettement augmenté depuis.
« Avec du recul, je me rends compte que ces groupes étaient comme des sectes » Léna, ancienne membre de la Skinni Société
Liv Schmidt a également renforcé sa protection juridique en s’entourant d’une équipe de juristes et d’avocats, et requiert désormais de chaque membre qu’il signe une clause de confidentialité pour intégrer la Skinni Société. Une publication épinglée au profil Instagram de la Skinni Société détaille une série de 18 règles à suivre, des « standards » imposant un cadre strict, dans une tentative de lisser son discours afin de minimiser le danger de ces groupes. On y lit pourtant les mêmes formules qu’avant, comme par exemple : « Pour perdre du poids, tu vas devoir couper les excès. Ce n’est pas toxique, c’est de la science. »
Parmi les règles de la nouvelle Skinni Société, Liv Schmidt instaure un système de modérateurs désignés par ses soins, cinq par canal, qui doivent veiller à la bonne application du règlement et surtout s’assurer que chaque membre réduise bien ses portions. Léna s’est vue offrir ce poste par l’influenceuse elle-même, une proposition qu’elle a choisi de décliner par manque de moyens. Liv Schmidt lui aurait pourtant évoqué la possibilité de rester dans la Skinny Société sans renouveler son abonnement, à condition qu’elle y « contribue ». « J’ai fait partie d’autres groupes payants similaires sur les réseaux sociaux, témoigne Léna. Maintenant que je prends du recul, je me rends compte que ces groupes étaient comme des sectes. »
La minceur, un idéal historique
Au vu de la nette intensification actuelle des préoccupations liées à la minceur, il semble pertinent de se demander comment on en est arrivé là. La dernière décennie avait pourtant été marquée par la popularisation du mouvement « body positivity », qui mettait l’accent sur la diversité corporelle, en essayant de déconstruire cet idéal du corps parfait. « Je pense qu’il s’agissait en partie d’un véritable changement culturel, mais aussi d’une stratégie de marketing, explique Nikolett Bogar. Le mouvement body positivity a permis d’ouvrir des conversations importantes, mais il n’a pas complètement déconstruit l’idéal de minceur. » La pharmacienne ajoute : « Ce qu’on observe aujourd’hui ressemble à un backlash : la diversité corporelle perd de la visibilité dans certains espaces, tandis que les corps plus minces sont de nouveau recentrés comme modèles inspirants. »
Pour comprendre des phénomènes actuels comme le Skinnytok, il est nécessaire de resituer l’idéal de minceur dans un contexte historique plus large. Car la valorisation des corps minces, et particulièrement ceux des femmes, ne date pas des réseaux sociaux ni même du XXe siècle, mais remonterait à l’antiquité. C’est ce qu’affirme Lauren Malka, autrice du livre Mangeuses : histoires de celles qui dévorent, savourent, où se privent à l’excès : « [Les femmes] devaient être minces partout dans le corps, sauf à certains endroits où elles devaient être grosses, les endroits les plus érotiques, démontre la journaliste. C’était une manière de montrer leur disponibilité et procréativité. »
« Cette silhouette mince est au départ une revendication féministe ». Lauren Malka, journaliste et autrice
Un tournant se produit cependant au début du XXᵉ siècle, lorsque les femmes commencent à investir davantage l’espace public et le monde du travail. « Ce que l’on ne dit pas, c’est que cette silhouette féminine élancée et mince, c’est une revendication féministe au départ, dénote Lauren Malka. C’est ce que l’historien Georges Vigarello appelait l’esthétique de la mobilité : un corps plus fin qui signale la possibilité d’être dehors, de travailler, d’avoir une vie active. » Cependant, cette aspiration émancipatrice s’accompagne rapidement de conséquences indésirables, avec l’essor de l’industrie des régimes et du fitness qui transforment progressivement cet idéal en injonction corporelle.
Dans cette continuité historique apparaissent sur Internet dans les années 2000 les skyblogs pro-ana, des communautés comparables à la Skinni Société de Liv Schmidt. Lauren Malka les a étudiés, et les décrit comme des espaces ambivalents. D’un côté, ces forums pouvaient encourager des comportements dangereux – « les personnes étaient là pour se donner des astuces pour ne pas manger, pour cacher à leurs proches qu’elles ne mangeaient pas », indique-t-elle. Mais il arrivait parfois que ces communautés toxiques deviennent des espaces d’entraide : « Il pouvait se passer des choses assez fortes, dans le sens de s’entraider et parfois de se sortir ensemble de cette pathologie », observe Lauren Malka, qui déplore un manque d’échanges entre personnes affectées sur les réseaux sociaux modernes.
Combattre le feu par le feu
Si aujourd’hui, les réseaux sociaux sont le problème dans la propagation d’injonctions pro-minceur, ils pourraient aussi être la solution. C’est la thèse qu’a soutenue la nutritionniste-diététicienne Carole Copti, auditionnée lors de la Commission d’enquête sur les dangers de TikTok, le 6 mai 2025. Selon elle, l’interdiction des contenus Skinnytok, en plus d’être utopique, n’est pas une solution viable. Il faudrait à la place « exploiter ces mêmes réseaux pour créer un espace de discussion encadré ». Elle parle de former des patientes expertes pour qu’elles aient un impact positif sur les réseaux.
Une proposition que valide sans réserve Lauren Malka : « Je trouve que l’idée d’avoir des patient.es expert.es est très bonne, réagit l’autrice. J’ai observé à plusieurs reprises dans mon enquête que celles et ceux qui vivaient le mieux avec leurs troubles avaient rencontré une ou plusieurs personnes qui avaient vécu la même chose et qui partageaient son expérience. »
Sur Instagram comme sur TikTok, des créatrices de contenu food comme lucy.musi, chey__nese ou hungryconsti s’expriment ainsi sur leurs troubles du comportement alimentaire d’une manière préventive, saine et sans tabou.
Selim Ben Abdallah