Coloriage, céramique, tricot : le grand retour des loisirs sans écran
Par Fabien OXOTEGUY
Alors que le temps passé devant les téléphones portables atteint des sommets, une vague inverse prend de l’ampleur. Pour contrer la fatigue numérique et le stress quotidien, de plus en plus de jeunes adultes choisissent de déconnecter pour faire des choses « en vrai ». Une tendance observée par une art-thérapeute vichyssoise.

On oublie le téléphone, les notifications et les obligations du quotidien pendant quelques heures pour se concentrer sur une activité agréable. Lorsque l’on réalise un puzzle, que l’on peint ou que l’on brode, le cerveau concentre son attention sur une seule tâche. Petit à petit, les préoccupations quotidiennes passent au second plan. Faire quelque chose de ses mains pose l’attention, déconnecte des réseaux sociaux et répond à un besoin fondamental de matérialité.
Ce besoin de couper avec le virtuel touche de plein fouet les jeunes générations, pourtant nées avec un écran entre les mains. « Avant, dès que j’avais un peu de temps libre, je le passais sur les réseaux sociaux, confie Pauline, 19 ans, étudiante en IFSI (Institut de formation en soins infirmiers). Depuis environ six mois, j’ai complètement perdu cette habitude. Maintenant, quand j’ai une heure devant moi, notamment le soir, je colorie, je fais des mandalas. Ça me vide la tête pour de vrai. Et mes préférés, je les colle dans mon bureau. »
Même constat du côté de Lola, 27 ans, ingénieure, vivant en région parisienne pour son travail, qui a cherché une alternative aux soirées passées sur son téléphone, « j’ai commencé le tricot l’hiver dernier par simple curiosité. Je culpabilisais de passer autant de temps devant mes écrans hors du boulot, explique-t-elle. Au début, j’ai trouvé ça laborieux, mais le fait de voir une écharpe grandir petit à petit m’a procuré une vraie satisfaction que les réseaux sociaux ne m’offrent jamais. Aujourd’hui, je tricote en écoutant des podcasts ou de la musique. »
« On entre dans un état un peu méditatif »
Cette quête de calme et de création pousse un public de plus en plus vaste vers les ateliers artisanaux. Installée à Vichy dans son espace de création de céramique, Un coin de terre, depuis quatre ans après une formation en art-thérapie, Perrine Baylaucq propose des ateliers. Elle observe un changement très clair dans la fréquentation : « Au départ, ma clientèle était pas mal composée de personnes à la retraite ou d’enfants, et maintenant j’ai beaucoup plus de jeunes adultes. Ils viennent chercher un moment pour eux, un moment de création où ils peuvent se vider la tête. Tout le monde le dit à la sortie : on ne pense plus à rien, ça fait du bien. »
Comment la création manuelle parvient-elle à apaiser ainsi l’esprit ? « On entre dans un état un peu méditatif parce qu’on est complètement concentré sur ce qu’on fait. La pensée ne peut pas s’échapper parce qu’on est dans le faire avec les mains, analyse l’artiste. L’esprit se vide, on est vraiment avec l’objet, dans le travail avec la matière. On n’a pas trop le choix si l’on veut réussir à faire quelque chose. »
Recréer du lien
Si l’attention des jeunes adultes se remet facilement en place une fois la terre entre les mains, la spécialiste note toutefois un impact plus fort des écrans chez les plus jeunes. Lors de ses interventions dans les écoles ou auprès des centres sociaux à Vichy et Cusset, elle constate que la concentration est devenue un gros problème chez les enfants. « J’interviens dans des écoles, et effectivement, on peut voir que la concentration est très compliquée et qu’ils sont obnubilés en fait par les écrans et ce qui se passe sur les écrans, et que même l’imaginaire est compliqué », explique la spécialiste.
Au-delà du simple répit individuel, la pratique manuelle en atelier devient aussi un puissant vecteur de sociabilité. « Des groupes se sont formés entre des personnes qui ne se connaissaient pas et qui, petit à petit, aiment se retrouver. Ça crée du lien social, se réjouit Perrine Baylaucq. C’est génial de pouvoir partager, que chacun partage un peu de soi, de son expérience, de sa vie, de ses idées et de son savoir. »
Fabien Oxoteguy