Épisode 6 – À Lyon, les écologistes sur le déclin face à l’arrivée de Jean-Michel Aulas

Par Marius POIGNONEC

Dans la capitale des Gaules, les élections municipales opposent principalement le maire sortant Grégory Doucet à Jean-Michel Aulas, candidat soutenu par la droite et le centre. Après bientôt six années de gouvernance écologiste, l’ancien patron de l’Olympique lyonnais semble favori.  

Vue du pont Saint-Georges à Lyon au-dessus de la Saône, avec la colline de Fourvière et ses bâtiments historiques en arrière-plan.
Les écologistes pourraient perdre le fauteuil de maire dans la troisième ville de France. Crédit : Marius Poignonec

La bataille pour l’hôtel de ville se résume désormais à un duel dans la ville lumière. D’un côté, Grégory Doucet, maire écologiste élu en 2020 dans la vague verte qui avait porté les Verts à la tête de plusieurs grandes villes françaises. De l’autre, Jean-Michel Aulas, ancien président emblématique de l’Olympique lyonnais, qui s’est lancé dans l’arène politique après des mois d’hésitation.  

Les chiffres donnent le ton. Un récent sondage place Jean-Michel Aulas autour de 47 % des intentions de vote au second tour, contre environ 25 % pour Grégory Doucet. Une dynamique qui illustre un basculement progressif du débat municipal. L’écologie, thème central du scrutin précédent, semble aujourd’hui reléguée au second plan derrière les préoccupations liées à la sécurité, à la circulation et au pouvoir d’achat. 

En 2020, Lyon avait incarné la victoire d’un nouveau modèle urbain fondé sur la réduction de la place de la voiture, la piétonisation et la végétalisation des espaces publics. Cinq ans plus tard, cette politique apparaît fragilisée. La question n’est plus seulement de savoir si les écologistes peuvent conserver la mairie, mais si leur projet municipal n’est pas en train d’être désavoué par une partie de l’électorat.  

Une « vague verte » qui s’essouffle 

Portés par une dynamique nationale favorable, les écologistes avaient conquis Lyon en même temps que d’autres grandes villes comme Bordeaux, Strasbourg, Grenoble ou Besançon. Leur promesse reposait sur un changement de modèle urbain et une rupture avec les politiques jugées trop productivistes. À Lyon, Grégory Doucet avait fait de la transformation de l’espace public un marqueur fort de son mandat.

Zones piétonnes étendues, pistes cyclables multipliées et restrictions de circulation dans le centre-ville ont profondément modifié les habitudes des habitants. Mais ces transformations n’ont pas fait l’unanimité. Les projets de piétonisation, notamment sur la Presqu’île, ont suscité la colère d’une partie des commerçants. Le taux de vacance commerciale a progressé dans certains secteurs, passant de 4,2 % en 2021 à 6,2 % en 2024. 

Dans les rues du 7ᵉ arrondissement, Laurent, habitant depuis quinze ans, observe un changement d’ambiance. « On a voté écolo en 2020 pour tenter autre chose. Aujourd’hui, on veut surtout une ville plus calme et plus simple à vivre, affirme-t-il. Les travaux permanents et les restrictions donnent l’impression d’une ville sous tension. » Pour plusieurs électeurs, la politique écologique est devenue synonyme de contraintes. Le débat se déplace ainsi vers la question du cadre de vie et de la sécurité, thèmes sur lesquels la majorité sortante est régulièrement critiquée. 

Une campagne marquée par les polémiques 

Grégory Doucet aborde par ailleurs cette élection fragilisé par plusieurs polémiques. Lors de la cérémonie du 81ᵉ anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, le 27 janvier dernier, le maire de Lyon a rendu hommage à un médecin palestinien présenté comme une figure humanitaire, mais accusé par certains élus d’avoir été proche du Hamas. Les proches de Jean-Michel Aulas l’ont accusé d’ambiguïtés politiques et d’un manque de fermeté symbolique. 

Quelques jours plus tard, son meeting de lancement organisé au Sucre, grande salle de spectacle lyonnaise, a été perturbé par l’association Projet Animaux Zoopolis. Les militants ont exigé que le maire signe une charte municipale prévoyant la fermeture définitive du zoo du parc de la Tête d’Or et le transfert des animaux vers des sanctuaires. Une revendication à laquelle Grégory Doucet n’a pas donné suite.  

Ces épisodes ont renforcé l’image d’un maire sous pression, pris entre une base militante exigeante et un électorat plus large en attente de réponses concrètes sur la sécurité et la tranquillité publique. Dans son entourage, on reconnaît une campagne plus difficile qu’en 2020. « Le contexte n’est plus le même. Les attentes des Lyonnais ont évolué et la question écologique ne suffit plus à structurer un projet municipal », confie un sympathisant du parti souhaitant rester anonyme. 

Jean-Michel Aulas, un candidat porté par sa notoriété 

Face à ce climat de défiance, Jean-Michel Aulas s’impose comme une figure de rupture. À 76 ans, l’ancien patron de l’OL bénéficie d’une notoriété exceptionnelle acquise pendant plus de trente ans à la tête du club lyonnais. Son entrée en politique a immédiatement redistribué les cartes. Soutenu par une coalition de la droite et du centre baptisée « Cœur lyonnais », il axe sa campagne sur l’attractivité économique et la sécurité. Il défend une vision pragmatique de l’écologie, qu’il oppose à ce qu’il qualifie de « dogmatisme » de la majorité actuelle. Lors d’un de ses derniers meetings, il a projeté : « Lyon doit redevenir une métropole qui avance, pas une ville qui se replie sur elle-même. Une ville verte, oui, mais une ville du bon sens. » 

Parmi ses propositions figure un projet d’infrastructure ambitieux : la construction d’un tunnel de huit kilomètres pour désengorger le secteur de Fourvière, point noir de la circulation lyonnaise. Une promesse qui séduit une partie des automobilistes excédés par les embouteillages quotidiens. Pour ses soutiens, son profil d’entrepreneur est un atout. « Il sait gérer de grands projets et parler à tous les milieux sociaux. Lyon a besoin d’un maire qui rassemble au-delà des clivages idéologiques », estime une militante présente à l’un de ses rassemblements. 

Jean-Michel Aulas envisage par ailleurs un retour du Tour de France masculin et féminin à Lyon à partir de 2027-2028. Des « projets du siècle dernier », juge la tête de liste des Écologistes, qui avait qualifié la compétition de machiste et polluante en 2020. « Aujourd’hui, ce à quoi les Lyonnais et les Lyonnaises aspirent, c’est plus d’apaisement, plus de nature en ville et de transports en commun. Faire croire que nous allons pouvoir dépenser dix milliards entre un métro et un tunnel, c’est mentir aux habitants ou leur faire les poches », a taclé Grégory Doucet lors d’un point presse, à quelques semaines des élections. 

Un épisode croustillant de ce duel haletant est intervenu le vendredi 6 février. Jean-Michel Aulas est la cible d’une enquête ouverte par la Fédération française de football après avoir proposé de construire un stade dans le quartier de la Duchère. Le vice-président de la FFF avait reçu la consigne de ne pas faire de promesses liées au football lors de sa campagne pour les municipales.  

Un paysage politique éclaté  

Au-delà de ce match, le reste de l’offre politique apparaît éclaté. Huit listes devraient être en lice au premier tour. Parmi elles, celle d’Anaïs Belouassa-Cherifi pour La France insoumise, celle d’Alexandre Humbert Dupalais soutenue par le Rassemblement national, ou encore celle de Georges Képénékian, ancien maire de Lyon, positionné au centre gauche. Nathalie Perrin-Gilbert, ex-adjointe à la culture, mène également une liste divers gauche. Cette dispersion pourrait renforcer la dynamique du candidat le mieux installé dans les sondages, en l’occurrence Jean-Michel Aulas.  

Pour Laurent, habitant de Belleville-en-Beaujolais mais travaillant à Lyon, le choix sera clair : « On nous parle beaucoup d’écologie, mais on construit une ville difficile à vivre. On verra si les promesses seront tenues cette fois. » Les élections des 15 et 22 mars diront si Lyon confirme ce basculement politique ou si Grégory Doucet parvient à mobiliser un électorat encore attaché à son projet écologique.  

Marius Poignonec