Épisode 4 – Roanne : partager les pouvoirs du roi
Par Luce DELOIRE
Yves Nicolin, maire sortant de Roanne, encarté Les Républicains, se représente pour un quatrième mandat sur la liste « Roanne Passionnément ». Face à lui, quatre listes reprochent à l’édile des dérives autocratiques.

Un petit groupe qui pense seul et exécute seul. Un fonctionnement autoritaire. C’est le jugement exprimé par certains membres du conseil municipal de Roanne. Selon eux, l’actuel maire ne prend pas du tout en compte l’opposition. Alors, celle-ci fait campagne contre le maire sortant Yves Nicolin, en lui reprochant son approche verticale du pouvoir.
Eux, ils feront autrement. « Indépendance des appareils politiques. Cohérence, indépendance et transparence », peut-on lire sur le communiqué de presse de Fanny Fesnoux, tête de liste « Juste Roanne ». « Social, démocratique et écologique »,retrouve-t-on chez « L’avenir à gauche en Roannais ».
Yves Nicolin, 62 ans, est un habitué de la politique. Il a fait ses débuts au Conseil général de la Loire, puis est devenu député de son département en 1993, fonction qu’il occupera jusqu’en 2017, tout en étant maire de Roanne et président de l’agglomération. 2001, 2014, 2020, Yves Nicolin, qui a annoncé sa candidature pour 2026, a déjà effectué trois mandats sur la commune. Avec un pas de côté en 2008, lorsque Laure Déroche, du Parti socialiste, l’a supplanté pour un mandat.
L’auto-augmentation des indemnités du maire vivement critiquée
En 2020, après la loi sur le cumul des mandats, qui interdit d’être à la fois maire et député, Yves Nicolin ne s’est présenté qu’aux élections municipales. Élu, il s’est empressé d’augmenter ses indemnités de maire pour compenser la perte de ses revenus de député. Une mesure vivement critiquée, qui a fait naître le Collectif 88 %, à l’origine d’une des listes d’opposition pour les municipales 2026. La plateforme est en effet membre de la liste d’alliance des gauches « L’avenir à gauche en Roannais», aux côtés du PS, du Parti communiste, du parti anarchiste de Roanne et du parti animaliste, avec pour tête de liste Franck Beysson, membre de l’opposition dans le conseil municipal sortant.
Troisième protagoniste de cette campagne, Fanny Fesnoux se présente sans étiquette. Femme de droite, suppléante du député Antoine Vermorel-Marques (Les Républicains) lors des législatives de 2022, ancienne membre de la liste de Yves Nicolin, elle a quitté la mairie parce qu’elle est en désaccord avec le fonctionnement de l’édile. Elle revendique le bilan du dernier mandat tout en exprimant des désaccords sur certains dossiers. « La première mesure que j’ai envie de mettre en place, c’est une baisse des indemnités de maire. Et je veux donner un véritable statut à l’opposition »,affirme-t-elle à L’Effervescent. La baisse de mes indemnités permettra de rémunérer plusieurs conseillers délégués qui seront dans l’opposition. Je veux vraiment travailler avec eux, même si on n’a pas les mêmes idées. »
Deux dernières listes complètent le panorama, toutes les deux sans étiquette. Mahdi Nouibat, proche du candidat du Nouveau Front populaire pour les élections législatives de 2024, présente sa liste « Roanne et nous », mais il est aussi un ancien de la liste du maire sortant. Tout récemment, une nouvelle liste a été annoncée, conduite par Mylène Berry et Oyssem Benchohra.
Rupture dans tout le fonctionnement
À l’instar des autres opposants à Yves Nicolin, Fanny Fesnoux dénonce la mainmise d’un petit groupe à la tête de la mairie sur la prise de décision. « L’opposition est méprisée. La démocratie telle que je la perçois, c’est de travailler avec tout le monde », clame-t-elle. Marie-Ange Coperet, membre de « L’Avenir à gauche en Roannais », lui emboîte le pas : « On aurait pu se dire que c’est un manque de prise de conscience, sur les enjeux, les urgences : précarité, écologie ; mais on se rend compte que c’est un déni, et un refus, sur de nombreuses décisions. C’est d’une rigidité et c’est fait en pleine conscience. On a pu noter que souvent, c’était un refus de faire différemment. »
La liste d’alliance des gauches propose aussi une autre manière de fonctionner, plus collective, en contradiction avec le modèle précédent. « C’est quelque chose qu’on partage avec les autres forces politiques, de vouloir travailler dans une dynamique de partage des pouvoirs et la plus décentralisée possible. Avoir un partage de pouvoir entre les élus et les habitants », explique Franck Beysson. Mise en pratique immédiate, ils sont plusieurs à donner leur avis sur la campagne. « On est une équipe. Quand il y aura l’élection du maire au sein du conseil, une autre personne du groupe pourra être désignée maire »,explique Marie-Ange Coperet.
Les Roannais reconnaissent toutefois à l’équipe sortante des succès dans la lutte pour le développement de l’activité économique dans la région. « On a travaillé pour redorer l’image de la ville et à dynamiser l’économie. Pour preuve, on gagne en habitants, ce n’était plus arrivé depuis les années 1970. (…) On est aussi une ville peu endettée pour une ville de notre catégorie », revendique Clotilde Robin, première adjointe à la finance et à l’habitat, qui se représente sur la liste du maire sortant. En effet, la population de Roanne est repartie légèrement à la hausse au cours de la dernière décennie, passant de 34 685 habitants en 2016 à 35 409 en 2023, selon les statistiques de l’Insee. La ville, qui bénéficie de sa proximité avec Lyon et la vallée du Rhône, est dynamique sur le plan économique, ce qui n’est pas la tendance générale des villes moyennes de province, souvent frappées par la désindustrialisation.
Un maire qui impose ses projets
Le mode vertical de gestion dont on accuse Yves Nicolin se ressent, selon ses détracteurs, jusqu’à la communauté de communes, puisqu’il est président de Roannais Agglomération. Ses adversaires assurent qu’ils agiront différemment. « Je ne veux pas être présidente de l’agglomération, parce que c’est bien de travailler à plusieurs, plutôt que d’avoir qu’une seule personne qui prend les décisions », assure pour sa part Fanny Fesnoux.
Franck Beysson enfonce le clou : « Nous, nous ne voyons pas le fonctionnement communautaire comme un fonctionnement pyramidal comme ce qui se passe actuellement, où il n’y a pas d’autres voix que celle d’Yves Nicolin et de son cercle de personnes avec la même philosophie politique que lui. » Le militant de la liste des gauches appelle à retravailler le fonctionnement communautaire : « Le fonctionnement communautaire est à retravailler dans une perspective de respect des sensibilités des uns et des autres. Avec une redéfinition des engagements politiques de l’agglomération. » « Il faut arrêter avec les stratégies politiques, où on se donne tel poste. Je pense que les gens en ont marre de ça », enjoint pour sa part Fanny Fesnoux.
Clotilde Robin, défend quant à elle le mode de fonctionnement de son maire. « S’il y a demain un maire rural qui vient, qui lui dit Yves, je veux me présenter à l’agglo parce que je considère que je suis travailleur, je suis compétent, j’ai de la niaque, peut-être qu’il dira oui, assure-t-elle. Mais ça n’a jamais été le cas. »
Querelle sur le projet de parc aqualudique
Fanny Fesnoux prend pour exemple des choix solitaires du maire le dossier du parc aqualudique. « C’est un sujet, que l’on devra mettre rapidement sur la table, si on est élu, et avec les 40 autres maires, dire : qu’est-ce qu’on fait. » Le parc aqualudique est un projet qui parait un peu pharaonique : construire une gigantesque piscine qui regrouperait huit bassins qui réuniront loisir, bien-être et sport. L’espace est pensé pour accueillir des scolaires. Réfléchi avec les autres communautés de communes de la Loire, il va drainer 110 000 habitants du territoire. Les travaux sont déjà engagés. « Il ne s’agit pas là d’une piscine, mais d’un centre aqualudique qui va permettre de remplacer un centre nautique qui est actuellement à bout de souffle », explique Clotilde Robin.
En effet, la mairie a fermé la piscine du Coteau en 2020 et elle prévoit de faire la même chose avec le Nauticum, alors que celui-ci a été agrandi il y a seulement sept ans. « Cette stratégie, d’envisager le maintien du Nauticum sur le long terme, elle n’a pas été faite parce que depuis longtemps, ils ont en tête ce projet-là, donc ils n’ont pas vraiment envisagé des possibilités alternatives », regrette Franck Beysson qui avait travaillé dans l’opposition pour réduire l’envergure du projet de parc aqualudique.
La liste de Franck Beysson prévoit de remettre largement en question le projet. « Est-ce que c’est pertinent au regard des questions environnementales, ou sociales ? Peut-être au détriment de piscines à 50 km de là ? » questionne Franck Beysson. Clotilde Robin défend le projet : « Il faut penser à tous ces gens qui ne partent pas en vacances, qui seront bien contents de trouver un espace ludique pour venir passer des belles journées en famille. »
Fanny Restoux enfonce le clou, taclant cette fois l’équipe Nicolin sur son manque de transparence sur le coût du projet. « J’ai vu plusieurs montants de projets, mais j’ai vu aussi que si on arrêtait le projet, cela coûterait 17 millions. Même eux en interne, ils ne savent pas le prix », commente-t-elle. Clotilde Robin évoque un montant de 51 millions d’euros, mais sur le site de Roannais Agglomération, le coût annoncé est pour l’instant de 55 millions. Et le prix du ticket d’entrée n’est pas voté, il est donc impossible de se donner une idée de l’accessibilité de la structure.
Luce Deloire