Épisode 2 – La gauche peut-elle renverser la table à Moulins ?
Par Oceane DUFOULON
Ancrée à droite depuis de longues années, la cité bourbonnaise pourrait connaître un basculement politique lors des prochaines élections municipales, dans un contexte de divisions à droite et de recomposition à gauche.

À Moulins, ville-préfecture de 19 000 habitants,la droite gouverne depuis presque 80 ans. Pourtant, à l’approche des municipales, le climat politique semble évoluer. Les divisions visibles au sein de la majorité sortante, incarnée par le maire Pierre-André Périssol, nourrissent l’idée d’une fin de cycle. Dans ce contexte, la gauche recomposée peut entrevoir la possibilité de remporter ces élections et l’extrême droite celle de récupérer des places au conseil municipal.
Loïc Geneste, secrétaire de la section moulinoise du Parti socialiste, confirme l’idée d’une droite fragilisée. « Périssol arrive en bout de course », affirme-t-il, évoquant une forme d’« usure » du pouvoir. Face à cette situation, la gauche locale espère tirer son épingle du jeu. Mais si une dynamique existe, elle n’est pas exempte de tensions internes, notamment en raison de l’absence de La France insoumise dans l’alliance conduite par Yannick Monnet, député communiste de l’Allier depuis 2022.
Une gauche rassemblée, ou presque
Figure centrale de cette campagne, Yannick Monnet mène une liste qu’il revendique « sans étiquette », même s’il a le soutien du PCF, du PS, de Place publique et des Écologistes. Lors de ses vœux 2026, organisés le 29 janvier, l’élu a tenu à accueillir personnellement chaque participant, multipliant les échanges et les poignées de main. Une manière de montrer sa proximité avec les habitants, qu’il place au cœur de son projet.
Dans son discours, il est longuement revenu sur son travail parlementaire, notamment sur les propositions de loi qu’il a soutenues pour encadrer le recours aux licenciements. Un sujet particulièrement sensible à Moulins, après l’annonce de la fermeture définitive de l’usine Bosch de Moulins-Yzeure, le 20 janvier. « Il y a une urgence industrielle », martèle-t-il, rappelant que 265 familles de salariés vivent aujourd’hui dans l’angoisse.
Souhaitant faire « front commun », Yannick Monnet n’hésite pas à dialoguer au-delà des clivages, rencontrant notamment Pierre-André Périssol à l’Assemblée nationale. L’objectif : trouver un repreneur pour le site, par exemple dans le secteur de la défense. Une rencontre avec la ministre des Armées devrait d’ailleurs avoir lieu. « Je serai aux côtés des salariés de Bosch », promet-il.
Pour le candidat, « il n’y a pas de petits sujets ». Accès aux soins, sécurité, cadre de vie : toutes les préoccupations des habitants doivent être prises en compte. « L’objectif principal du programme est de prendre soin des gens », explique-t-il. Trois axes structurent ainsi son projet : l’accès à la santé, la sécurité et la tranquillité publique, et l’attractivité de la ville. « Prendre soin des gens, c’est prendre soin de la ville », résume-t-il.
La liste se veut large et ouverte. « Ce n’est pas l’étiquette politique qui fédère », insiste Yannick Monnet, soulignant que les colistiers ne se présentent pas au nom d’un parti, mais autour d’un projet commun.
L’espoir d’un basculement
Pour Loïc Geneste, engagé de longue date au Parti socialiste, l’alternance est possible. Secrétaire de la section moulinoise du PS, il dresse un bilan sévère du mandat sortant, dénonçant « un manque de concertation avec les habitants » et une absence de vision à long terme. S’il reconnaît certaines réalisations, comme la voie verte, réservée aux déplacements doux, il rappelle que ce projet figurait déjà dans le programme socialiste en 2008.
Convaincu que la gauche peut l’emporter, il a rejoint l’équipe de campagne de Yannick Monnet. « Je pense que c’est gagnable », affirme-t-il, estimant que le député a su prouver qu’il était « au service des habitants » et qu’il incarne « une forme de renouveau ». Candidat en 2020, il avait obtenu 21,03 % des voix au second tour dans une triangulaire avec Pierre-André Périssol (Les Républicains, 48,14 %) et Stefan Lunte (sans étiquette, apparenté droite, 30, 82 %). Cette fois, on dénombre trois listes du centre-droit à l’extrême droite.
Le programme défendu se veut « axé sur la bienveillance », avec une attention portée à la diversité et à l’inclusion. Végétalisation de la ville, participation citoyenne, amélioration du cadre de vie : autant de leviers pour redonner confiance aux habitants. Les enjeux, selon lui, se situent à deux niveaux. Localement, « on est confiant mais on reste prudent ». Nationalement, la montée de l’extrême droite l’inquiète. Le militant en veut pour preuve les polémiques autour du spectacle historique Murmures de la cité, donné à Moulins en juillet 2025, qui présentait une vision idéologique conservatrice de l’histoire de France, et les mobilisations qu’il a suscitées. « L’utilisation de l’argent public pose question », estime-t-il.
Aux dernières législatives, la gauche avait réussi à se mobiliser fortement dans l’Allier. « On partage plus de choses ici que sur le plan national », souligne Loïc Geneste. Pourtant, cette dynamique unitaire ne s’est pas traduite pleinement pour les municipales. La France insoumise ne participe pas à l’alliance conduite par Yannick Monnet. « Les divergences nationales sont assez claires », explique le socialiste, rappelant que les relations locales ont toujours été compliquées. Malgré des tentatives de travail commun, notamment au printemps 2025, LFI n’aurait jamais répondu aux propositions d’union, avant de déposer sa propre liste. « Mieux vaut que tout le monde puisse s’exprimer plutôt qu’une fusion contrainte », conclut-il.
Une autre méthode pour la gauche
Tête de liste LFI à Moulins, Thierry Bonnet, cadre de l’administration pénitentiaire, revendique un parcours qui l’a conduit à s’interroger sur les causes de l’échec social. « J’ai choisi la réponse collective », explique-t-il. Ses motivations sont doubles : « le cœur bat à gauche » et la conviction que « les Moulinois doivent être acteurs de leur propre ville ». Pour lui, la politique passe par la co-construction. Il souhaite notamment instaurer un budget participatif et aller plus loin, avec des outils comme le référendum d’initiative citoyenne (RIC) municipal.
Critique à l’égard de Yannick Monnet, il estime que « prendre soin des gens suppose d’abord d’écouter les symptômes ». Il affirme avoir tendu la main pour une union de la gauche, sans retour, et dénonce « un récit politique construit sur des mensonges ». Sur le fond, il considère que « tout le monde parle des mêmes sujets », mais que LFI se distingue par sa méthode, plus « contributive que simplement participative ». Refusant la distinction stricte entre enjeux locaux et nationaux, il prend l’exemple de la sécurité, jugeant que certaines missions confiées à la police municipale relèvent de l’État.
Pour Thierry Bonnet, Moulins souffre d’un « retard structurel », même si « la structure ne fait pas tout et qu’il faut du lien social ». Il rappelle qu’en 2021, selon l’Insee, 24 % des habitants vivaient sous le seuil de pauvreté. « Il faut une vision systémique », insiste-t-il avant d’ajouter qu’on « on ne peut pas séquencer les problèmes », citant le dossier Bosch. LFI souhaite notamment s’inscrire dans la démarche « Territoire zéro chômeur », et conclut en affirmant : « C’est maintenant qu’il faut agir. »
Pour lui, les habitants ne doivent pas être des sujets, mais des acteurs du changement, capables d’amender le programme grâce à des questionnaires mis à leur disposition. Ce qu’il résume ainsi : « Nous ne voulons pas de gouvernés mais une gouvernance. » A noter également la présence à gauche d’une troisième liste, portée par Philippe Outteryck et soutenue par Lutte ouvrière et le Camp des travailleurs.
Océane Dufoulon