Épisode 6 – À Commentry, l’extrême droite peut-elle profiter de la crise du bassin industriel ?
Sécurité, politiques sociales, licenciement de masse chez Erasteel : les enjeux pour la campagne des municipales sont nombreux dans la cité commentryenne. L’extrême droite, qui constitue une liste pour la première fois dans la ville emblématique de la gauche et du mouvement ouvrier, saura-t-elle en tirer profit ?

Il était une fois la première ville socialiste du monde : Commentry. Une ville qui a élu un ancien mineur, en 1882, le socialiste Christophe Thivrier. Une ville d’aujourd’hui 6 000 habitants au cœur d’un bassin industriel et minier historique à l’ouest du département de l’Allier. Une ville symbolique pour la gauche donc, reprise en 2020 par Sylvain Bourdier après dix-neuf ans de gestion par la droite.
Pour les élections municipales des 15 et 22 mars 2026, une autre première animera Commentry : la présence d’une liste sans étiquette mais à la sensibilité Rassemblement national menée par Hélène Dufrenoy. Face à elle, deux autres listes sont déclarées officiellement : celle du maire sortant Sylvain Bourdier et une liste à droite portée par Marie-Pierre Velut.
Sécurité, ô sécurité
En ce samedi matin froid et verglacé de janvier, les gâteaux et les boissons chaudes tentent de réchauffer la trentaine de sympathisants venus au meeting électoral de Marie-Pierre Velut, place de la Brande, à Commentry. Si c’est bien elle à la tête de la liste « Commentry ! », elle préfère rediriger les journalistes vers ses colistiers, Claude Riboulet et Jean-Louis Gaby, deux anciens maires de la ville, arguant qu’elle ne parle qu’à la presse locale – très locale, faut-il croire.
Seuls mots qu’elle laisse échapper sur son positionnement politique pour les municipales : « Ce n’est pas une élection politique. Il y a des sensibilités mais pas de partis politiques. Moi-même j’ai une sensibilité de gauche mais il y a des gens de droite et de gauche dans ma liste. »
Une vision que partage le numéro deux sur sa liste, Claude Riboulet, qui désigne a contrario Sylvain Bourdier comme un dangereux idéologue, « plus de La France insoumise que de Glucksmann », « content d’être à côté du drapeau rouge et noir (des anarchistes) dans les manifestations ». « Entre lui et le RN, on va essayer d’ouvrir le plus largement possible entre ces deux routes », espère le président du département de l’Allier et du conseil communautaire – qui ne pouvait pas prendre la tête de la liste en raison du cumul des mandats, mais qui doit malgré tout siéger au conseil municipal de Commentry pour conserver cette présidence du conseil communautaire.
Cette voie, la liste de Marie-Pierre Velut tente de la construire notamment sur le thème de la sécurité. « C’est un problème à Commentry », assène Claude Riboulet, avant de continuer : « Mais pas besoin d’être le RN pour s’en occuper et, d’autre part, le fait que Bourdier ne mette pas de caméras de vidéoprotection, ce n’est pas pragmatique. »
Depuis l’hôtel de ville de Commentry, Sylvain Bourdier tente de nuancer son bilan sécuritaire et de ne pas focaliser uniquement son programme sur cette thématique : « Tous mes adversaires font campagne sur la sécurité alors qu’ils n’ont rien fait sur le sujet et que nous avons pris des décisions. Ils surfent sur le fait que quelques mineurs – qui ne viennent pas de Commentry – aient attaqué un nonagénaire et brûlé des poubelles. C’est vrai qu’il y a des incivilités mais ça prend du temps de les arrêter. »
Quant à la liste d’Hélène Dufrenoy, contactée parL’Effervescent mais qui n’a pas répondu à nos sollicitations, le premier projet dévoilé sur sa page Facebook est, sans surprise, le renforcement de la sécurité. Les objectifs affichés sont « d’augmenter la police municipale, de renforcer la vidéoprotection et de moderniser l’éclairage public grâce à des solutions intelligentes et solaires ». Le reste du programme de « Rassemblons Commentry », à l’heure d’écrire ces lignes, porte notamment sur l’attractivité économique des commerces et sur la mise en place d’un camion de consultations médicales mobiles. Mais peu sur la politique sociale de la liste, pourtant essentielle…
Car dans la commune ancrée dans un territoire en crise sociale profonde, les mesures sociales des candidats pèseront également fort dans les programmes.
« Ce sont nos enfants »
Le maire sortant, favorable à « une politique de solidarité et non de charité », a déjà pris des mesures fortes, comme la cantine scolaire à 1 euro, et envisage de rendre la piscine gratuite ainsi que de verser une allocation de 15 euros à la rentrée scolaire pour tous les écoliers et écolières. « La cantine à 1 euro, ils vont avoir du mal à dire que c’est une mauvaise idée », se félicite Sylvain Bourdier.
C’est loupé. Pour Jean-Louis Gaby, « tout ça, ce sont des effets d’annonce ». « Ça va changer quoi, 15 euros, pour quelqu’un qui n’a pas assez d’argent », s’insurge l’ancien édile de Commentry de 2001 à 2014. Pourtant, Sylvain Bourdier sort les chiffres : « On a gagné dix points de fréquentation de la cantine » suite à cette mesure. Avant de clore le sujet : « Dans les écoles de la République, on n’a qu’une seule catégorie d’enfants, ce sont nos enfants et on nourrit nos enfants. »
Arrive enfin le dernier dossier chaud dans tous les esprits à Commentry : Erasteel, l’entreprise de métallurgie de la commune. Le drame de quelque 190 emplois sur 237 bientôt purement et simplement supprimés par Syntagma, propriétaire belge de l’usine. De quoi enfoncer un peu plus le bassin montluçonnais et commentryen dans la crise.
Dorian Durban, délégué syndical CGT à Erasteel, l’assure, les salariés ont « eu énormément de soutien aussi bien de la part de Sylvain Bourdier que de Claude Riboulet… mais pas de Jorys Bovet ». Le premier député RN d’Auvergne s’est fait remarquer par son absence dans la mobilisation contre le plan de sauvegarde de l’emploi – au nom ironique. « Il est culotté, c’est quand même le député de notre circonscription », s’indigne Dorian Durban.
Sans doute un délaissement qui ne jouera pas en faveur de la liste d’Hélène Dufrenoy, à l’origine soutenue par le parti de Jordan Bardella, qui « lui a retiré son mandat », selon Sylvain Bourdier. Une affirmation pour laquelle nous n’avons pas pu obtenir de confirmation ou d’infirmation, ni auprès du RN, ni auprès de la candidate.
Le RN peut-il vraiment briguer Commentry ?
À regarder les résultats du RN à Commentry lors des dernières élections nationales (31 % des suffrages exprimés pour Marine Le Pen au 1er tour de la présidentielle 2022 et 45 % pour Joris Bovet au second tour des législatives 2024), le lancement d’une liste de la même sensibilité politique aux municipales n’est pas dénué de sens.
« Est-ce que dans des communes comme Commentry, quelles que soient les personnes dans les listes RN, il y aura un vote mécanique ? », s’interroge Claude Riboulet. Là est l’enjeu pour savoir si la liste d’Hélène Dufrenoy peut venir concurrencer le désormais habituel duel gauche-droite.
Autre question : le dossier Erasteel peut-il, malgré l’absence de Jorys Bovet, convaincre des Commentryens et Commentryennes de voter pour l’extrême droite ? Un scénario possible au vu de l’électorat du parti sur le territoire. Comme l’expose Claude Riboulet, le vote RN à Commentry s’expliquerait en partie par la même typologie que « les anciens bassins industriels du Nord qui votaient à gauche et qui ont glissé ».
Pour l’élu Union des démocrates et indépendants (UDI), l’autre partie serait l’électorat des « délaissés-fâchés mais pas fachos » du monde rural, touchés par un sentiment de déclassement.
Sylvain Bourdier est moins convaincu par ce scénario du réservoir de voix possible lié à Erasteel pour la liste d’Hélène Dufrenoy. Il assigne plutôt le vote RN « au sentiment d’abandon du territoire » ainsi qu’aux médias et réseaux sociaux « qui font tourner en boucle les prédictions les plus sombres et retournent les cerveaux ». D’ailleurs, lui ne croit guère aux chances de la liste d’extrême droite à Commentry : « Les législatives, c’était facile, c’était une tête adossée à la photo de Marine Le Pen. Mais pour les municipales, il faut un maire sur qui compter. »
Merlin Restoux-Pinglot