Épisode 1 – De la République rouge au premier député d’extrême droite
Par Marius LAFORGE
Depuis le début de la IIIe République, l’Allier, entre bassins ouvriers et bocage rouge, a longtemps été un territoire de gauche. Si le département conserve de beaux restes de cette époque, il connait un glissement vers la droite depuis les années 1970, jusqu’à l’élection en 2022 d’un député d’extrême droite.

Peut-on parler d’une identité politique propre à l’Allier ? Pour l’historien Fabien Conord, la réponse est clairement positive. « L’Allier a très tôt l’image d’un département de gauche », explique le chercheur de l’Université Clermont Auvergne. Dès les débuts de la Troisième République, en 1870, le territoire « s’inscrit dans le camp républicain », dans un contexte de rejet durable du conservatisme monarchiste et clérical, poursuit-il.
Autour de 1900, les républicains dominent les institutions locales. Dans les années 1930, les radicaux s’imposent progressivement, puis ce sont les socialistes qui prennent le relais, après la Seconde guerre mondiale. Pendant près de cent ans, le conseil général de l’Allier reste majoritairement à gauche, une continuité politique rare à l’échelle nationale. Cette domination contribue à forger l’image d’un département politiquement homogène, même si la réalité est plus contrastée.
À partir des années 1960-1970, l’Allier se distingue également par l’émergence d’un « communisme rural », un phénomène atypique en France, où le Parti communiste est habituellement associé aux grandes zones industrielles. Dans l’Allier, le PCF parvient à s’implanter durablement dans des territoires ruraux, en s’appuyant sur une alliance entre ouvriers, petits paysans et élus locaux fortement enracinés.
Trois territoires, trois dynamiques électorales
Cette identité politique de gauche ne doit toutefois pas masquer les fortes disparités internes au département. L’Allier se structure autour de trois pôles aux trajectoires politiques distinctes. À Montluçon, ancien bassin industriel marqué par les mines et les usines, la gauche s’appuie longtemps sur un électorat ouvrier favorable au socialisme puis au communisme. La ville devient un de ses bastions, capable de porter des figures politiques d’envergure nationale.
Moulins, préfecture et ville administrative, concentre de nombreux fonctionnaires, un profil sociologique traditionnellement favorable à la gauche républicaine et socialiste. Vichy, en revanche, présente un visage plus conservateur, lié à « son activité thermale, touristique et à une population plus aisée », commente Fabien Conord. Ces différences expliquent pourquoi l’Allier a souvent connu des équilibres électoraux complexes, avec des circonscriptions aux orientations politiques contrastées, parfois difficiles à concilier à l’échelle départementale.
Le déclin progressif de la gauche à partir des années 1970
À partir des années 1970, la domination de la gauche s’érode. Fabien Conord identifie plusieurs facteurs explicatifs. Il évoque, dans un premier temps, « un phénomène générationnel : les élus issus de la Libération restent en place jusqu’aux années 1960-1970 et, lorsqu’ils se retirent, la gauche peine à se renouveler. » Ensuite, la désindustrialisation frappe durement le département. La fermeture des mines et des usines entraîne « la disparition d’une partie de l’électorat ouvrier, tandis que la petite paysannerie, longtemps acquise à la gauche, disparaît progressivement dans les années 1960 », affirme l’universitaire.
À ces évolutions structurelles s’ajoutent des divisions politiques internes. Dans les années 1970, « une partie des socialistes de l’Allier refuse le rapprochement avec le Parti communiste, par anticommunisme », ajoute-t-il. Cette fracture provoque le basculement du conseil général. Jean Nègre, maire de Montluçon (1959-1972), député (1962-1968) et sénateur (1971-1972), incarne cette opposition à l’union de la gauche.
Des figures politiques fortement identifiées au département
L’histoire politique de l’Allier est indissociable de plusieurs figures locales marquantes. Sous la Troisième République, la famille Thivrier occupe une place centrale. Ancien mineur, Christophe Thivrier devient maire de Commentry en 1882, « faisant de cette commune la première ville socialiste au monde », indique Fabien Conord. En 1889, « il se rend à l’Assemblée nationale vêtu d’une blouse ouvrière, un geste hautement symbolique » qui incarne l’entrée des classes populaires dans la représentation politique.
Autre figure majeure : Marx Dormoy. Maire socialiste de Montluçon (1925-1940), président du conseil général (1925-1941) et ministre de l’intérieur sous le Front populaire (1936-1938), il incarne l’ancrage de la gauche dans l’Allier durant l’entre-deux-guerres. Son assassinat par la Cagoule en 1941 renforce encore son statut de figure emblématique du département. Dans l’après-guerre, Guy Rougeron domine la vie politique locale du côté socialiste.
Plus récemment, c’est la droite qui a pris le relais dans la production de figures politiques locales. Claude Malhuret, maire de Vichy de 1989 à 2017, successivement membre de l’Union pour la démocratie française (UDF) puis de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), toutes deux classées au centre droit, ou Pierre-André Périssol, maire de Moulins depuis 1995 et figure de la droite républicaine (Rassemblement pour la république, puis Union pour un mouvement populaire et Les Républicains), illustrent « l’importance du facteur local et de la notoriété personnelle » dans la longévité des carrières politiques, parfois au-delà des clivages partisans.
Une recomposition politique durablement fragmentée
Depuis les années 2010, la vie politique de l’Allier est entrée dans une phase de recomposition profonde, « marquée par une fragmentation croissante du paysage partisan », estime Fabien Conord. L’émergence du Rassemblement national (RN), d’abord, a bouleversé les équilibres traditionnels, en captant une partie de « l’électorat populaire issu des anciens bastions de gauche », notamment dans les territoires touchés par la désindustrialisation et le sentiment de déclassement social.
À cette première rupture s’ajoute, en 2017, l’arrivée d’Emmanuel Macron et la recomposition qu’elle entraîne. Le clivage gauche-droite, longtemps structurant dans l’Allier, perd en lisibilité. « Il n’y a plus deux camps bien tranchés », observe l’historien Fabien Conord. Une partie de la droite traditionnelle adopte une posture critique vis-à-vis du macronisme, tandis que la gauche se divise entre plusieurs sensibilités concurrentes. Cette situation contribue à une véritable « dérégulation » du système partisan local. Celle-ci profite au RN et permet l’élection de son député Jorys Bovet en 2022 puis en 2024.
La multiplication des candidatures, notamment à gauche, accentue cette impression de dispersion. Incapables de s’unir durablement, les forces progressistes peinent à retrouver l’influence qu’elles exerçaient historiquement dans le département. Cette fragmentation favorise mécaniquement l’émergence de nouveaux rapports de force, sans qu’aucun camp ne parvienne réellement à s’imposer de manière stable à l’échelle départementale.
Marius Laforge