ÉDITO – De la gauche à l’extrême-droite, le grand écart possible ?
Les 15 et 22 mars, des millions de Français glisseront leurs bulletins de votes dans une urne. Pour l’occasion, L’Effervescent a tenté de saisir au mieux la réalité bourbonnaise du scrutin, et même un peu plus au-delà. Comment s’organisent les forces politiques et à qui profitera le contexte économique ?

Des municipales ? Assurément. Seulement des municipales ? Probablement pas. Déjà, parce que c’est le premier retour aux urnes depuis la dissolution de l’Assemblée nationale et les législatives de l’été 2024, qui ont déréglé nos institutions et poussé l’extrême droite aux portes du pouvoir. Ensuite, parce qu’il s’agit du scrutin préféré des Français. Et surtout, parce que c’est la dernière échéance au suffrage universel direct avant les présidentielles de 2027, qui structurent et étouffent inexorablement notre vie politique.
Quarante-neuf millions d’électeurs sont appelés aux urnes les 15 et 22 mars prochain, pour reconduire ou non les près de 35 000 maires que compte notre pays. Un nombre immense où chaque commune, chaque village, chaque liste ou chaque candidat présente une ribambelle d’enjeux tous plus singuliers les uns que les autres. Un cauchemar, quand nous, journalistes, devons traiter au plus près et au plus juste.
Pendant plusieurs semaines, la rédaction de L’Effervescent a sillonné l’Allier et plus largement l’Auvergne. Au final, tous nos articles sont à retrouver en ligne, soigneusement classés au sein de leurs séries respectives. Celui-ci est par exemple le premier de notre série transversale, consacré à l’histoire et aux grands équilibres des familles politiques du département bourbonnais. Organisé autour des trois grandes villes et de leurs métropoles, les trois suivantes se consacrent en plusieurs épisodes à Vichy, Montluçon et Moulins. Mais s’arrêter à l’Allier, c’était franchement petit joueur. Alors nous avons prolongé le plaisir, en direction des départements auvergnats – le Cantal, la Haute-Loire, et le Puy-de-Dôme – et même jusqu’à Roanne, Saint-Étienne et Lyon.
L’idée : prendre le pouls du territoire, de ses habitants et de ceux qui s’engagent en politique. Et dégager les grands enjeux de ce scrutin.
Ancien territoire ouvrier autant que rural, l’Allier renvoie l’image d’un bastion historique de la gauche, qui élira par exemple, en 1882 à Commentry, le premier maire socialiste au monde. Mais c’était avant que la désindustrialisation ne frappe ensuite durement le département. « La fermeture des mines et des usines entraîne la disparition d’une partie de l’électorat ouvrier longtemps acquis à la gauche », montre l’historien Fabien Conord.En 2026, nier que l’extrême-droite a su capter les vestiges de cet électorat serait se fourrer un doigt dans l’œil. Aussi il faut que les appareils partisans en prennent conscience et réussissent à s’organiser.
À gauche, l’éléphant LFI au milieu de la pièce
Il serait bien difficile de dégager une tendance générale tant les configurations municipales diffèrent. Mais s’il y a bien une question centrale pour toutes les formations de gauche, c’est celle de la réunion ou non au sein d’alliances et de listes communes.
C’est ici que la politique nationale infuse dans les territoires. Peut-on imaginer qu’un insoumis, qualifiant au Palais Bourbon un socialiste de « traître » et de « macroniste », puisse à nouveau s’allier avec lui ? « On voit la traduction, à l’échelle locale, des tendances qu’on observe, notamment depuis 2024, y compris au Parlement », commente pour L’Effervescent le politologue Mathias Bernard, président de l’Université Clermont-Auvergne. « On voit qu’il y a une fracture au sein des gauches, avec un bloc Parti socialiste, Parti communiste, écologistes, y compris les dissidents de La France insoumise, qui généralement, sauf circonstances locales, s’allient dans le cadre de listes unitaires. Et puis effectivement d’un autre côté, LFI qui joue une partition distincte. On voit bien qu’on n’est pas dans une logique Nouveau Front Populaire. »
« Les divergences nationales sont assez claires », explique de concert Loïc Geneste, secrétaire de la section moulinoise du PS. Dans la préfecture de l’Allier, La France insoumise s’engage seule dans la course à la mairie, avec une liste menée par Thierry Bonnet. La candidature de Yannick Monnet, principal adversaire à gauche, député communiste de la circonscription, est soutenue par socialistes et écologistes. Une décision logique pour le président de l’Université Clermont Auvergne Mathias Bernard : « LFI est dans une stratégie de conquête d’un leadership à gauche, mais pas forcément de prise directe du pouvoir. L’enjeu, c’est quand même d’abord un enjeu interne à la gauche, une sorte de guerre des gauches. »
Très souvent, la seule étiquette du parti de Jean-Luc Mélenchon repousse comme un épouvantail. À Montluçon, la participation de militants LFI à une liste commune a certes rebuté le Parti communiste et le Parti radical de gauche, partis main dans la main faire campagne en duo. Mais cette liste d’union de la gauche montluçonnaise n’en est pas moins une des configurations les plus singulières du département, rassemblant les soutiens partisans de LFI donc, mais aussi du Parti socialiste et des Écologistes. « La FI tente d’être un petit peu à part, mais elle vise quand même l’efficacité électorale, c’est-à-dire une prise en compte des réalités locales », analyse Mathias Bernard.
L’extrême-droite pourrait manquer la transformation
Aux yeux du politologue, deux partis peuvent profiter de ce scrutin : « Pour le Rassemblement National, un peu moins pour LFI, c’est un enjeu quelque part positif. C’est-à-dire qu’effectivement, ils n’ont rien à perdre et ils auront éventuellement des choses à gagner, ces deux partis. » À l’opposé de l’échiquier politique, l’extrême-droite du Rassemblement national vise haut. Dans les starting-blocks autour de 30 %, le parti se positionne dans une stratégie véritable de conquête du pouvoir. Encore faudrait-il réussir à décrocher des mairies, ou même à monter des listes.
Certaines candidatures sont désormais bien installées, et la campagne solidement lancée. Pierre de Nicolay se présente à Moulins sous les couleurs de l’alliance nationale de l’Union des droites pour la République (UDR) ciottiste et du RN. L’ancien zemmouriste, aux accointances notables avec un spectacle polémique, qui enflamma tout Moulins à l’été dernier, mène une campagne confiante. À Vichy, l’extrême-droite tente d’exister et de se démarquer du très implanté édile Frédéric Aguilera (Les Républicains). À sa droite, une liste émerge. Dirigée par Grégory Chambon, « La Droite unie pour Vichy » rassemble des militants proches du RN, de Reconquête et de l’UDR, et certains dissidents LR.
Dans l’Allier, d’après nos derniers décomptes, et avant la date fatidique de dépôt des candidatures en préfecture fixée le 28 février, le nombre de listes marquées à l’extrême-droite devrait se compter sur les doigts d’une seule main. Dans l’ouest du département, qui a offert au parti de Marine Le Pen son premier député auvergnat, les choses sont bien incertaines. Une liste RN a d’abord été présentée au public, menée par Hélène Dufrenoy, avant, semble-t-il, que l’investiture du parti ne lui soit retirée. La liste apparaît désormais sous le nom de « Rassemblons Commentry » et sans le cachet du parti à la flamme. À Montluçon, les choses trainent, et Jorys Bovet, député de la circonscription, multiplie les appels à monter une liste. Le parlementaire pourrait bien mouiller la chemise et en prendre la tête, mais la difficulté est de trouver 30 personnes prêtes à le suivre. « C’est peut-être facile pour le RN de dire des choses obscènes mais c’est plus difficile pour créer une liste », raille un opposant de la gauche montluçonnaise.
« Pendant longtemps, le Rassemblement national n’avait même pas la possibilité de présenter des listes, parce qu’il ne trouvait pas de candidats qui soient prêts à assumer cette étiquette. Aujourd’hui, la stratégie de dédiabolisation fonctionne, puisque le RN parvient à construire des listes complètes. Et donc évidemment, ces listes complètes ont de fortes chances de faire un score significatif », développe Mathias Bernard. Mais dans le Bourbonnais, l’objectif ne sera pas atteint. Peut-on se prétendre fièrement « premier parti de France » à tout bout de champ quand on ne peut s’implanter localement ?
La droite, indéboulonnable ?
Et si, pour l’instant, les difficultés de la gauche et de l’extrême-droite faisaient les affaires du centre et de la droite traditionnelle ? Dans l’Allier, c’est sûrement cette droite, très implantée localement, qui sortira vainqueur le soir du 22 mars, alors qu’elle détient déjà bon nombre de villes et la tête du département.
Dans l’agglomération vichyssoise, la droite domine, avec Frédéric Aguilera, bien sûr, mais pas seulement. À Cusset, Jean-Sébastien Laloy (LR) a décroché la mairie en 2014, après 15 ans de communisme municipal. « Quand on regarde les scores électoraux, la cause principale est clairement la division de la gauche », glisse un élu de l’opposition. La majorité sortante s’est dispensée d’un second tour en 2020, en l’emportant dès le premier avec près de 70 % des suffrages, à l’instar de Vichy où la liste menée par Frédéric Aguilera avait cumulé près de trois quarts des bulletins dès le premier dimanche de vote. La continuité ne semble de nouveau pas menacée dans la cité thermale, alors que la ville a toujours élu sans surprise un maire de droite ou de centre-droit.
Le doute se concentre sur la préfecture du département. En poste depuis cinq mandats, soit trois décennies, Pierre-André Périssol, maire LR de Moulins, a décidé de ne pas repartir en campagne et laisse derrière lui un vide. Si les listes ont un temps semblé s’éparpiller, ce sont au final deux candidatures qui se sont structurées à droite. D’un côté, une liste sans étiquette emmenée par Benoît Faivre et rejointe par certains anciens adjoints. De l’autre, la successeure de Périssol et première adjointe Cécile de Breuvand (LR), rejointe par Dominique Darnet, pour l’Union des démocrates et indépendants (UDI), parti de centre-droit qui forme la majorité au conseil départemental. La présence de Périssol sur cette liste est vraisemblablement suspendue au verdict de la cour d’appel dans une affaire de « prises illégales d’intérêts » autour de bailleurs sociaux.
Pour la droite, l’enjeu est simple. Il faut s’inscrire un peu plus dans la continuité et confirmer qu’elle n’a pas servi simplement d’étape dans la recomposition voire la bascule du champ politique, entre une gauche divisée et une extrême-droite qui peine à s’organiser.
La désindustrialisation, moteur de la bascule
Loin des préoccupations partisanes, la campagne municipale est souvent l’occasion d’aborder des problèmes sociétaux de fond.
Le territoire que nous couvrons était autrefois réputé pour ses industries puissantes. Aujourd’hui, cela se traduit plutôt par une casse sociale sans précédent. Un sujet rencontré à maintes reprises sur le terrain. À Commentry, c’est 190 emplois dans la métallurgie qui sont menacés de liquidation par le propriétaire belge Syntagma. Quelque 270 autres seront tout bonnement supprimés par l’Allemand Bosch dans son usine d’Yzeure, dans l’agglomération moulinoise. Du côté de Saint-Yorre, la route pour la mairie est marquée par la grève chez le principal employeur de la ville, la Société commerciale des eaux minérales du bassin de Vichy, dénonçant une dégradation des conditions de travail et un dialogue social jugé insuffisant avec la direction. La colère sociale peut-elle être la goutte d’eau qui fait déborder le vase ?
Maxence Gibault-Renault