Sophie Kerlaouezo, la révélation tardive devenue championne du monde
Par Margaux FERRER
À Marbella, en novembre dernier, la Vichyssoise Sophie Kerlaouezo est devenue championne du monde d’Ironman dans sa catégorie. Une victoire inattendue pour cette triathlète tardive, qui s’est construit un quotidien de discipline et de passion pour atteindre les sommets. Portrait d’une sportive qui, à 60 ans, a décidé de se recentrer, d’oser penser à elle et de tracer sa route.

Un matin de novembre à Marbella (Espagne), Sophie Kerlaouezo franchit la ligne d’arrivée sans vraiment comprendre ce qu’elle vient d’accomplir. Quelques instants plus tard, la nouvelle tombe. À 60 ans, la Vichyssoise est championne du monde de la course de triathlon Ironman dans sa catégorie (60-64 ans). Elle a bouclé les 113 kilomètres de course (1,9 km de natation, 90 km de vélo, 21,1 km de course à pied) en 5 h 55 minutes et 12 secondes. Un aboutissement inattendu pour une triathlète qui a découvert la discipline seulement il y a quatre ans, grâce à son mari. Son parcours dit beaucoup de sa détermination et d’une volonté nouvelle, se consacrer enfin à elle. Aucun destin tout tracé, simplement une femme qui a décidé de s’autoriser à aller au bout.
Une championne née d’un déclic tardif
Quand Sophie Kerlaouezo raconte son premier triathlon, elle en rit encore. « Je ne savais rien faire », souffle-t-elle. Ni poser un vélo en parc, ni chausser des cales, ni vraiment nager en eau libre. C’était en 2021, à Vichy, un format S (750 m de natation, 20 km de vélo, 5 km de course à pied) qu’elle termine épuisée, son conjoint venu la « prendre par la main » dans les derniers mètres. Pourtant, quatre ans plus tard, la voilà sacrée championne du monde à Marbella.
Rien ne prédestinait cette éducatrice sportive et cadre de santé à un tel parcours. « J’ai commencé à 56 ans pour partager une activité avec mon conjoint », confie l’athlète. Le triathlon, elle l’a apprivoisé grâce à un cercle d’amis, nageurs, cyclistes, anciens athlètes, qui l’aident, la corrigent, la poussent. « Ce sont mes amis, pas des coachs. Ils m’ont intégrée dans leurs groupes. Sans eux, je n’aurais jamais progressé aussi vite. »
De compétition en compétition, les podiums s’enchaînent. Half de Vichy, Mondiaux en Finlande et Venise, sa fierté ultime : une victoire de catégorie et même dans la tranche d’âge en dessous. « Je ne comprenais pas. Soit j’étais bonne, soit les autres étaient mauvaises », plaisante-t-elle, encore incrédule.
Une vie réglée par l’entraînement
Sa force, Sophie la doit à un quotidien millimétré. Quinze à dix-sept heures d’entraînement hebdomadaire, en plus d’un travail à temps plein en radiologie et de Soluforme, l’association sportive qu’elle dirige à Vichy. « Je n’ai pas le temps de faire un full Ironman. Pour ça, il faut accepter de se lever à 5 h du matin. Je ne suis pas prête à ce sacrifice. »
Sophie, c’est la reine du « court et rapide ». Elle aime le rythme, la vitesse, l’intensité. Elle aime surtout la discipline. « Je me suis vraiment flagellée », confie-t-elle en repensant à l’année de préparation pour Marbella. « Il pleut, il fait nuit, il est 21 h… tu y vas. » Une rigueur née d’une peur, celle d’arriver sur un mondial et de souffrir.
Pour autant, elle sait aussi s’écouter. Une fissure du tendon d’Achille en 2024 lui a appris la prudence, deux mois d’arrêt, beaucoup de doutes, mais pas de renoncement. « Je m’aime trop pour finir à l’hôpital. »
« Je voulais faire quelque chose pour moi »
Derrière la championne, il y a surtout une femme qui a passé sa vie à donner. Dans Soluforme, son association, cela fait plus de quinze ans qu’elle anime des cours, pour près de 150 femmes. « J’étais seule à donner de l’énergie. Au bout d’un moment, j’ai voulu faire quelque chose pour moi. » Le triathlon devient alors son espace de liberté, son terrain à elle, son laboratoire de dépassement. Une passion qu’elle finance entièrement seule comme les voyages, le matériel, les vélos plus chers que sa voiture. « On paye 800 euros pour gagner un trophée et un sac. Les amateurs ne touchent rien. » Mais la fierté détrône l’absence de récompense. Et son mari veille à la maintenir là où elle peine à se voir elle-même : « Tous les matins, il me dit “Bonjour ma championne du monde”. Je crois qu’il est plus fier que moi. »
Et maintenant ?
L’avenir, Sophie l’envisage entre deux options : retourner aux Mondiaux pour confirmer que c’est elle la meilleure, ou viser le full Ironman (l’un des plus gros formats de la discipline) – « un vrai challenge contre moi-même », soupèse-t-elle. Elle hésite, mesure le temps, la fatigue, sa vie déjà bien remplie. Elle sait aussi que si elle continue à gagner sans cesse, un jour, elle passera à autre chose : « Je me lasse quand j’ai fait le tour. Ça a toujours été comme ça. »
Derrière la modestie, il y a une volonté de fer. Une « niaque », comme elle dit, que peu possèdent. « Si on veut gagner, il faut persévérer, ne rater aucun entraînement. La discipline, c’est obligatoire. »
Sophie Kerlaouezo n’a pas fini de surprendre, elle-même en est la première étonnée. Elle n’imaginait pas devenir championne du monde. Elle ne sait pas jusqu’où elle ira. Elle sait seulement qu’elle n’a jamais été aussi vivante que depuis qu’elle a décidé, enfin, de courir pour elle.
Margaux Ferrer