De Vichy au Canada : l’immersion québécoise de quatre étudiants en journalisme
Ce devait être une simple année d’études à l’étranger pour valider un diplôme. C’est devenu, pour Emma, Margaux, Clarisse et Virgile, tous quatre issus du BUT journalisme de Vichy, l’aventure d’une vie. Arrivés en août dernier à Jonquière, au Québec, pour leur troisième année, ils racontent une expérience qui va bien au-delà d’un simple échange universitaire.

« C’est la plus belle décision que j’ai pu prendre dans ma vie. » Les mots de Margaux Lamy sont sans équivoque. Arrivée en août avec ses valises et ses doutes, l’étudiante confie avoir « trouvé sa place » et son bonheur outre-Atlantique. Comme ses trois camarades de promotion du BUT journalisme de Vichy, elle a fait le pari de tout quitter, famille, amis, repères, pour l’inconnu.
Une audace qui paye. « Je suis sortie de ma zone de confort », analyse Clarisse Menand, qui résume son aventure par le verbe « oser ». Oser partir à 5 000 kilomètres, oser s’ouvrir aux autres, oser une nouvelle vie. Même pour Emma Heriech, dont le départ précipité a tenu du « thriller administratif » avec une confirmation reçue trois jours seulement avant le vol, le bilan est unanime : cette année est un accélérateur de maturité.
Le choc de la bienveillance
Passé le stress des papiers et l’atterrissage, c’est une autre réalité qui s’est imposée aux quatre Vichyssois : un accueil particulièrement chaleureux. « On a tout de suite été très bien intégrés. Le Cégep s’occupe vraiment bien des étudiants internationaux, ils organisent pleins de choses pour qu’on ne soit pas en manque de la France », souligne Emma.
« La gentillesse des Québécois, c’est indéniable », s’enthousiasme Margaux. « Ils sont très ouverts, ils aiment parler avec de nouvelles personnes. Si tu es bloqué sur un parking, quelqu’un viendra t’aider », renchérit Emma. Une bienveillance qui a permis au groupe de s’acclimater rapidement, malgré un dépaysement certain. Car si la langue est commune, le choc culturel, lui, est bien réel.
Cette chaleur humaine contraste avec la rudesse du climat, souvent source de fantasmes pour les Français restés au pays. « On m’avait dit : tu ne pourras pas sortir de chez toi, il va faire trop froid. C’est faux ! » s’agace gentiment Margaux. Certes, à Jonquière, soit à 200 km au nord de la ville de Québec, le thermomètre flirte parfois avec les -30°C et la nuit tombe dès 15 h 30, mais la vie ne s’arrête pas. Au contraire, elle s’adapte. Clarisse et sa bande n’hésitent pas à sortir, skier ou patiner. « On vit l’expérience à fond, on ne se bloque pas à cause du froid », assure-t-elle.
Une pratique du journalisme différente
C’est dans les couloirs du Cégep de Jonquière que le dépaysement culturel devient professionnel. Oubliez la distance académique française : ici, le tutoiement est roi. « On appelle les profs par leur prénom, on leur parle de notre vie, ils nous parlent de la leur. C’est impensable en France », note Emma, d’abord surprise par cette proximité qui crée une « relation de confiance ».
Sur le fond, la formation bouscule aussi les acquis de Vichy. Le rythme est dense, tourné vers la pratique immédiate. « Toutes les semaines, il y a des rendus. Il faut préparer un direct devant la caméra, écrire un article ou produire un TikTok pour les réseaux sociaux », résumeVirgile Revelle. L’étudiant souligne aussi le décalage avec les standards français. Il décrit une approche technique du journalisme télévisuel « à l’américaine » particulièrement formatrice : « La présence du journaliste à l’image est omniprésente. Il y a le ’’stand-up’’ à la fin, le ‘’bridge’’ au milieu pour faire le lien entre deux infos… On bosse une aisance face caméra qu’on travaille peu en France. »
Même constat pour Clarisse, frappée par la place centrale du numérique : « Ici, les médias font des TikTok, des Réels. Ils utilisent ces plateformes comme un vrai moyen d’information ». Une polyvalence qui force les étudiants à être sur tous les fronts, de la rédaction web au montage Photoshop, dans un environnement où la presse papier cède le pas au tout-numérique. Les quatre étudiants sont d’accord pour le dire : « On a énormément progressé ici ».
L’immersion totale : de l’orignal au « road trip »
Loin des salles de classe, l’expérience se transforme en aventure humaine. Virgile a choisi l’immersion totale : deux jobs en parallèle de ses études et des rencontres marquantes, comme celle avec son patron à la patinoire ou son séjour dans la communauté autochtone de Mashteuiatsh. « J’ai goûté de l’orignal chassé par une amie, des choses que je n’aurais jamais vécues en France, raconte-t-il, fasciné par le rapport des locaux à leur territoire immense. Ici, à la pause déjeuner, les gens vont faire du ski de fond dans le parc comme nous on ferait un jogging. »
Pour les quatre étudiants, l’année est une course contre la montre pour ne rien regretter. New York, Boston, Montréal… « On voyage, on visite, on fait énormément de choses, explique Clarisse. On sait qu’il y a une date butoir, donc on ose tout. »
Partir pour mieux revenir… ou rester ?
À l’approche de la fin du cursus, deux camps se dessinent. Il y a ceux qui, comme Margaux, et Clarisse, ont été littéralement conquis. « J’aimerais que le temps s’arrête », avoue Margaux, qui envisage, tout comme Clarisse, de poursuivre sa vie au Québec. « Je me projette ici », confirme cette dernière.
Et il y a ceux pour qui l’éloignement a agi comme un révélateur inversé. Emma, bien que ravie de son expérience qui lui a permis de « monter en niveau » professionnellement, a redécouvert son attachement à l’Hexagone. « Ça m’a fait me rendre compte que ma vie en France était tout aussi bien », confie-t-elle avec lucidité, évoquant des « montagnes russes » émotionnelles et le manque de ses proches.
Qu’ils choisissent de rester dans la « Belle Province » ou de rentrer, tous tirent déjà une certitude de cette aventure : celle d’avoir grandi. « Je suis fière de mon courage », conclut Margaux. Une fierté partagée par les quatre étudiants, qui reviendront, ou pas, en mai prochain de ce grand saut nord-américain avec bien plus que des compétences journalistiques : une nouvelle vision du monde.
Clémence Raoult