Épisode 3 – Désunie, la gauche peut-elle conquérir la mairie ?
Par Isaline LESAIN
À Montluçon, deux listes de gauche se sont constituées pour reconquérir la mairie après vingt-cinq ans de gouvernance à droite. « Montluçon en commun » menée par Pierre Mothet et « AIME » pilotée par Louis Brun construisent leurs programmes avec les habitants. Des frictions subsistent mais l’idée d’une union au second tour se dessine face au maire sortant Frédéric Laporte et à l’éventuelle candidature du député RN Jorys Bovet.

Après vingt-cinq années de politique aux mains de la droite, les gauches montluçonnaises espèrent faire basculer la couleur de leur ville. Pour atteindre la mairie, deux listes à gauche se lancent dans la campagne. D’abord « Montluçon en commun », avec à sa tête l’élu municipal d’opposition Pierre Mothet, annoncée en décembre 2025 ; puis « AIME : Avenir ici et maintenant, ensemble », dont le représentant, l’inspecteur en bâtiment Louis Brun, s’est déclaré le mois suivant. Malgré leurs divergences, parviendront-elles à faire vaciller sur son trône le maire sortant, Frédéric Laporte (Les Républicains) ? En cas de deuxième tour, trouveront-elles un terrain d’entente pour transformer l’essai ?
Un premier point commun lie les deux candidatures : leurs leaders respectifs sont tous les deux issus du parti communiste. Pierre Mothet, qui s’est éloigné du PCF, présente une liste divers gauche intégrant aussi des militants socialistes, écologistes, France insoumise et non encartés. Cette première liste « rend compte qu’il y a plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous séparent », insiste Pierre Mothet. « On est tous des militants associatifs, politiques, syndicaux qui avons une sensibilité de gauche marquée », complète l’Insoumise Carmen Aguilar, quatrième sur la liste. À côté, « AIME » est issue d’une union entre le PCF, le Parti radical de gauche et la société civile. « La société civile a apporté une grosse plus-value et un regard différent à notre projet pour la ville », soutient Louis Brun.
Des programmes établis avec les citoyens
Les Montluçonnais non encartés sont au cœur du projet « AIME », selon Élyssa Ghali, éducatrice spécialisée en protection de l’enfance, intégrée dans les projets de cette liste. « Ça fait un an et demi qu’on fait du porte-à-porte, des réunions de quartier. Notre projet est bien nourri par la population », reconnaît Louis Brun. Il illustre le rôle de l’espace citoyen avec la proposition d’une habitante reçue le 20 janvier au cours d’une réunion publique. « On a rencontré une femme qui a soulevé un point qu’on a repris concernant les personnes en déficience visuelle. Donc oui, c’est vraiment un programme qui s’enrichit à partir des propositions de la population et des échanges qu’on peut avoir », raconte le représentant communiste.
« Montluçon en commun » base également son programme sur ses rencontres avec les habitants. « Et on se rend très vite compte de l’état de pauvreté de cette population. De l’état de désespoir aussi. Quelque 25 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Plus de huit mille personnes n’ont pas de médecin traitant, presque un tiers de la population », déplore Carmen Aguilar en s’appuyant sur un rapport de mars 2025 concernant le contrat local de santé de l’agglomération. La justice sociale est l’un des mots d’ordre de la liste Mothet, mais pas seulement. Les deux programmes veulent redonner un pouvoir économique au territoire et à ses citoyens à travers des politiques cousines en matière de réindustrialisation, mais ne lui accordent pas la même priorité.
Deux listes, un mot d’ordre : réindustrialiser
Le 29 janvier, le chef de file du groupe « Montluçon en commun » a donné un avant-goût de son projet municipal à l’occasion de la présentation complète de la liste qu’il dirige. La couleur est donnée. Les premiers thèmes défendus dans le programme portent sur la justice sociale ainsi que la réinsertion de la jeunesse sur le territoire. Alors que la liste portée par Louis Brun donne à la réindustrialisation du bassin montluçonnais un poids considérable dans son projet de groupe, la liste divers gauche, quant à elle, n’en fait pas son cheval de bataille.
Plus tôt dans la soirée, Pierre Mothet a clarifié sa position. « J’ai toujours voté pour le projet lithium à l’agglomération, a-t-il affirmé, faisant référence à un projet de vaste mine de lithium porté par le groupe Imerys dans le sud-ouest du département, dont l’usine de traitement du minerai doit être érigée à Montluçon. La France insoumise, effectivement, est beaucoup plus sceptique. Mais cette liste, ce n’est pas une liste insoumise. Donc sur cette question, il y aura une liberté de vote. Moi, je suis pour réindustrialiser Montluçon. On peut effectivement préparer le terrain, faire en sorte de pouvoir accueillir des entreprises. Mais ce n’est pas nous qui décidons. »
Du côté de la liste PCF/PRG, on est très clairement en faveur du projet d’Imerys, censé créer plusieurs centaines d’emplois entre la mine et l’usine de traitement. « On mobilisera la jeunesse au niveau du développement économique. Nous aurons un bassin industriel qui développera des projets comme le projet EMILI de la société Imerys, mais aussi d’autres projets via les entreprises industrielles de l’automobile. Pour que nos jeunes ne partent pas, il faut du travail », défend Louis Brun.
Des frictions en toile de fond
Au-delà du programme de réindustrialisation, la participation de militants LFI refroidit une partie de la gauche montluçonnaise. C’est en tout cas le cas pour Marie-Claude Léguillon. La représentante du Parti radical de gauche expliquait en janvier à La Montagne l’impossibilité pour la liste « AIME » de faire équipe avec LFI. D’un ton agacé, Louis Brun confie : « La France insoumise a refusé de nous rencontrer. » Marie-Claude Léguillon complète aujourd’hui : « Quand on leur a parlé, [aux militants LFI, rencontrés via un collectif citoyen, ndlr] on s’est rendu compte de leur total désaccord avec le Parti socialiste. »
Directement concernée en tant que militante LFI, Carmen Aguilar revient sur les divers profils qui constituent la liste qu’elle a intégrée. « Il y a des représentants de tous les partis au sein de cette liste dans la mesure où nous intégrons tous le comité de soutien de Pierre Mothet », explique sereinement l’ex-Moulinoise. Les communistes, quant à eux, sont partagés. Certains font le choix de rallier la candidature de Pierre Mothet. « Dans notre liste, il y a des militants communistes. C’est la direction départementale du Parti communiste que nous avons rencontrée et qui n’a pas souhaité nous rejoindre », déclare Carmen Aguilar. Pierre Mothet complète : « En fin de liste, il y a des enfants de résistants communistes. Je pense à Jean-François Bideau, Élisabeth Gagne ou à Josiane Jedrasiak. Katia Blin, deuxième de liste, vient aussi du Parti communiste, avec moi. Ces personnes-là ont peut-être voulu se détacher de la liste menée par Louis Brun. »
Faire barrage à Frédéric Laporte et Jorys Bovet
Malgré quelques tensions entre les deux listes, certains combats se partagent, à commencer par un besoin de changement. Pour Pierre Mothet, cette élection est l’occasion de « revenir à l’ADN de ce qui est l’identité de Montluçon ». Face au bilan de Frédéric Laporte, depuis son arrivée à la mairie en 2017, l’élu de l’opposition revendique le besoin de « libérer la ville de ce système qui l’affaiblit et l’abîme ».
La potentielle réélection du maire sortant n’est pas l’unique inquiétude des listes de gauche. « On se rend très bien compte, notamment suite aux législatives, que nous avons un danger d’extrême droite important », s’inquiète Carmen Aguilar. Le député d’extrême droite Jorys Bovet, qui avait battu la candidate du Nouveau front populaire, Louise Héritier, au deuxième tour des législatives 2024 avec 43,27 % des suffrages, pourrait présenter une liste RN aux municipales. Pour les gauches, pas le choix, il faut faire barrage. « Quand on voit son bilan en tant que député à l’Assemblée nationale, j’ai hâte de le confronter sur un plateau. J’ai hâte de le confronter sur un marché. Il a voté contre la population, contre les citoyens et contre les femmes », clame Louis Brun.
« On va se donner rendez-vous au second tour »
Nombreux sont les Montluçonnais qui auraient aimé voir émerger une candidature unique à gauche. « Je vais voter pour une liste de gauche, c’est certain. Mais la division Brun-Mothet m’embête. J’hésite sur mon vote », commente ainsi Sylvie. Élyssa Ghali, représentante de la société civile au sein de la liste « AIME », s’est elle aussi interrogée sur une liste commune : « Moi, si je suis venue dans cette liste, c’est parce que je soutenais une alliance. »
Alors, quid d’un éventuel second tour ? Du côté de « AIME », la discussion est en cours. « Pour l’instant, on ne se positionne pas. On travaille sur le premier tour pour obtenir le meilleur score possible », affirme Louis Brun. « On va se donner rendez-vous au deuxième tour », déclare Carmen Aguilar pour « Montluçon en commun ». Quand la question d’une alliance pour le second tour lui est posée, Pierre Mothet indique ne pas s’y opposer : « Selon les résultats du premier tour, il y aura une obligation de se retrouver. »
Isaline Lesain