Épisode 4 – L’extrême droite a-t-elle ses chances à Montluçon ?
Par Angèle SIMON
Ancien bastion de la gauche passé à droite au tournant du XXIe siècle, la ville ouvrière a élu en 2022 un député du Rassemblement national, Jorys Bovet. Le parti de Jordan Bardella va-t-il à présent tenter de s’emparer de la mairie ? La question reste pour l’heure en suspens.

Historiquement, Montluçon, vieux bassin industriel, est associée à la gauche et au mouvement ouvrier. En 1926, la municipalité est incarnée par Marx Dormoy, ministre socialiste de l’Intérieur du Front populaire, assassiné par l’organisation terroriste d’extrême droite la Cagoule en 1941. Mais, depuis 2001, les Montluçonnais élisent des maires de plus en plus identifiés à droite. C’était le cas de Daniel Dugléry (Union pour un mouvement populaire, puis Les Républicains), prédécesseur de l’actuel maire de Montluçon, Frédéric Laporte, affilié lui aussi à LR. Cependant, depuis les élections de 2022, le cordon sanitaire censé empêcher la progression de l’extrême droite semble rompu, permettant l’élection du premier député Rassemblement national d’Auvergne, Jorys Bovet. Le RN va-t-il en profiter pour tenter de prendre la ville ?
Les législatives, un tremplin pour l’extrême droite ?
En 2022, Bovet l’emporte dans la deuxième circonscription de l’Allier, dont fait partie Montluçon, par à peine 140 voix d’avance sur son adversaire de la Nouvelle union populaire écologique et sociale (NUPES), Louise Héritier, issue de La France insoumise. Les critiques fusent alors en direction du maire, Frédéric Laporte, qui est accusé de ne pas avoir fait barrage à l’extrême droite. Celui-ci s’est en effet fendu d’un message Facebook qui a exacerbé les tensions peu avant le vote : « Comment imaginer qu’une candidate de la LFI soit notre députée […]. Quelle République va nous offrir M. Mélenchon ? »
L’opposition de gauche avait riposté en quittant prématurément une séance du conseil municipal et en dénonçant un « calcul politicien » de Frédéric Laporte. Cette prise de position du maire, couplée au fait qu’en 2022 aucun candidat des Républicains n’avait été présenté pour concurrencer le RN, a alimenté les hypothèses autour de la complaisance du maire de Montluçon face à l’extrême droite.
« Éliminer de l’élection la LFI. Pas de député LFI »
Deux ans plus tard, pour le second tour des élections législatives anticipées, c’est une triangulaire qui s’est affrontée dans la deuxième circonscription. Avec, cette fois-ci, un candidat LR, Romain Lefebvre, propulsé par Frédéric Laporte pour faire face à Jorys Bovet et Louise Héritier. Malgré cette nouvelle configuration, le député d’extrême droite l’a encore une fois emporté, avec 43,27 % des suffrages exprimés.
La campagne des Républicains a été l’occasion pour Frédéric Laporte de renouveler ses attaques envers la gauche sur son compte Facebook : « Dimanche, vous savez ce qu’il faut faire : éliminer de l’élection la LFI. Pas de député LFI. » C’est une manière d’appuyer une fois de plus l’idée d’une gauche dangereuse, sans avoir un seul mot pour condamner l’extrême droite, pourtant elle aussi concurrente de Romain Lefebvre.
« C’est trahir toute l’histoire de Montluçon »
Retour à 2026 et aux municipales. Le maire sortant a annoncé être à nouveau candidat et a reçu le soutien de Renaissance via « Montluçon renaître ensemble ». Le parti présidentiel annonce que cette alliance intervient « dans le cadre d’un accord ». Lors d’une interview donnée à la radio RJFM, Jean-François Jarrige, président de Renaissance dans l’Allier, s’est dit inquiet de la montée de l’extrême droite : « Le Rassemblement national est fort à Montluçon […] si on ne veut pas faire le nid du RN ou de La France insoumise, qui sont des partis extrémistes, il faut faire une campagne claire. »
La position de l’édile face à l’extrême droite continue toutefois d’inquiéter la gauche montluçonnaise. Pierre Mothet, candidat soutenu par le Parti socialiste, LFI et le parti écologiste, avec sa liste « Montluçon en commun », dénonce la complaisance du maire sortant : « c’est scandaleux, c’est honteux, c’est trahir toute l’histoire de Montluçon, Frédéric Laporte l’assume, c’est sa façon de faire… »
Certaines décisions troublantes ont récemment ravivé les doutes sur le positionnement de l’édile. Une publicité pour le Canon français a ainsi été publiée par Frédéric Laporte sur les réseaux sociaux. Il s’agit de grands banquets organisés au château de Bisseret, à dix minutes de Montluçon, par un comité dont la proximité avec le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin et son fonds d’investissement Odyssée Impact n’est plus à prouver.
Le maire sortant semble par ailleurs avoir trouvé un terrain d’entente avec Reconquête. Lors d’une conférence de presse, le 19 février, le délégué départemental du parti d’Eric Zemmour a annoncé que sa formation apportait son soutien à la liste « Portons Montluçon plus loin» de Frédéric Laporte. « Nous serons représentés à Montluçon », s’est réjoui Jean-Antoine Rosati, qui n’a pas précisé le nombre de membres de Reconquête figurant en position éligible sur la liste Laporte.
« À l’échelle locale, c’est plus difficile pour le RN »
En dépit de son gros score aux législatives, le RN n’a pour l’heure pas déposé de listes aux élections municipales. Pourtant, Montluçon est bel et bien dans la ligne de mire de l’extrême droite. Le 12 janvier dernier, Jorys Bovet a appelé, sur son compte Facebook, à la création d’une liste RN dans la ville ouvrière : « Montluçon est à un carrefour […] Seule une liste clairement identifiée Rassemblement national peut faire bouger les lignes. Pas une énième combinaison floue. »
Mais sur place, la tâche semble plus complexe que prévu. Sollicité par L’Effervescent, Jorys Bovet, qui est également secrétaire départemental du RN, n’a pas donné suite aux demandes d’entretien. L’opposition de gauche, pour sa part, se montre circonspecte quant à la capacité du parti d’extrême droite à constituer une liste.
« Selon moi, Jorys Bovet n’est absolument pas capable de créer une liste sur Montluçon », se rassure Carmen Aguilar, membre de la liste « Montluçon en commun », soutenue par le PS, LFI et les Écologistes. « À l’échelle locale, c’est plus difficile pour le Rassemblement national », renchérit Pierre Mothet, la tête de liste.
Ce sentiment est partagé par Louis Brun, meneur de la liste soutenue par le Parti communiste et le Parti radical de gauche : « C’est peut-être facile pour le RN de dire des choses obscènes, mais c’est plus difficile pour créer une liste. »
Pierre Mothet garde cependant une certaine réserve : « J’ai vécu l’élection de Jorys Bovet en croyant, une semaine avant, qu’elle n’aurait pas lieu. Donc, je préfère rester prudent. »
« On ne votera jamais pour l’extrême droite ! »
Les Montluçonnais, quant à eux, semblent divisés. Pour certains, l’extrême droite est la solution. Julie (les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat) se dit prête à voter RN si une liste émerge : « Il y a plus de violence à Montluçon », remarque-t-elle en pointant du doigt une vitrine de café fracturée. Puis, soulignant ses propres origines asiatiques, elle ajoute : « Après, j’espère que le RN n’est pas con au point d’empêcher les arrivées de travailleurs motivés, d’où qu’ils viennent… »
Pour Thomas, qui n’a pas encore le droit de vote, car scolarisé en seconde, le RN n’est pas une option assez convaincante, car trop modérée : « Nos grands-parents n’ont pas su protéger l’identité française et aujourd’hui l’immigration contribue à cette perte d’identité ; la solution, pour moi, c’est Reconquête. »
D’autres voix se lèvent toutefois au cœur de Montluçon. Annie et Martine, deux retraitées de la fonction publique, s’insurgent : « On ne votera jamais pour l’extrême droite ! Il faut quand même se rappeler de l’histoire de France. » Une opinion partagée par Magali Ferreira Neves, ancienne candidate écologiste aux élections départementales du canton de Montluçon : « C’est le parti de l’intolérance, de la xénophobie, de l’homophobie, de la misogynie et contre la paix entre les peuples […] Il faut commencer par leur faire barrage dans nos communes avant de pouvoir le faire pour les présidentielles. »
Mise à jour : Au lendemain de la clôture des dépôts de listes en préfecture, jeudi 26 février à 18h, la liste de Rassemblement national n’était toujours pas annoncée, laissant supposer que le parti d’extrême droite n’est pas parvenu ou a renoncé à la constituer.
Angèle Simon