Épisode 2 – Le déclin démographique : un enjeu central des municipales
Par Nevan PREVOTS
Montluçon continue inexorablement de perdre des habitants, au point que cette crise démographique a fait son entrée dans la campagne électorale des candidats à la mairie, qui ont tous des solutions à apporter. Avec l’enseignant-chercheur Achille Warnant, L’Effervescent s’intéresse aux causes de ce déclin.

Quarante-deux pour cent : c’est l’ampleur de la baisse démographique qu’a connue Montluçon au cours des 54 dernières années. La population de la principale ville de l’ouest de l’Allier est passée d’environ 58 000 habitants en 1968 à un peu plus de 33 000 en 2026. Cet important repli démographique inquiète, au point de devenir un thème de la campagne des municipales. Avec l’urbaniste Achille Warnant, auteur de plusieurs études sur les villes moyennes du centre de la France, dont Montluçon, L’Effervescent explore les causes de ce déclin.
Premier suspect : la désindustrialisation
D’emblée, l’enseignant-chercheur désigne un premier coupable. « Pour commencer, il faut rappeler que la baisse démographique à Montluçon ne s’est pas faite en quelques années. En vérité, elle débute dans les années 1960 avec la désindustrialisation », souligne le scientifique, rattaché à l’Institut d’urbanisme et de géographie alpine de l’Université Grenoble Alpes. Là où les grandes villes se sont tertiarisées, et ont ainsi été moins impactées par cette désindustrialisation, les villes moyennes sont restées assez dépendantes des industries traditionnelles telles que le textile, la sidérurgie et l’automobile.
Montluçon était, à la fin des années 1960, un bassin industriel important avec des entreprises telles que Dunlop, qui embauchait près de 5 000 ouvriers, là où l’entreprise de pneumatiques ne compte plus que quelques centaines d’emplois aujourd’hui. Idem pour l’entreprise Landis & Gyr (instruments de mesure), qui comptait 2 000 salariés dans les années 1970, contre 80 en 2024. « Cette recomposition industrielle du territoire a fortement fragilisé Montluçon, mais elle s’inscrit dans des évolutions nationales et internationales de l’économie »,rappelle Achille Warnant. La désindustrialisation peut s’expliquer par la mondialisation, avec une concurrence étrangère qui est devenue de plus en plus vive et le coût des matières premières qui a fortement augmenté dans les années 1970, encourageant les entreprises à se délocaliser à l’étranger pour minimiser leurs coûts.
Départ vers les périphéries
Un autre élément qui explique la baisse démographique à Montluçon est la périurbanisation. « La période entre les années 1950 et 1970 correspond à un moment de démocratisation de l’automobile, permettant aux classes moyennes de s’installer en périphérie et de bénéficier d’avantages tels que la construction d’une maison ou une baisse sur la fiscalité, tout en bénéficiant des services de Montluçon », souligne l’enseignant-chercheur. Ce déplacement d’une partie de la population laisse des logements inoccupés. « Dans la communauté d’agglomération Montluçon Communauté, la part de logements vacants était de 19 % en 2021 », complète Achille Warnant.
La décroissance démographique à Montluçon a ceci de spécifique qu’elle est socialement sélective, au sens sociologique du terme. Les individus disposant des capitaux les plus importants sont davantage en capacité de partir. À cela s’ajoutent les ressources relationnelles, comme des liens familiaux ou professionnels ailleurs, qui facilitent la mobilité. Ainsi, ce sont prioritairement les populations les mieux dotées en ressources qui quittent le territoire.
Des services publics en crise
Un troisième élément à prendre en compte est lié aux conséquences de la crise économique et financière de 2008, qui a eu un impact majeur sur l’emploi et les services publics. Dans la foulée, des plans d’austérité ont été mis en place, dont la Révision générale des politiques publiques (RGPP). Cette politique visait notamment à ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux, ce qui a entraîné une réduction significative des effectifs dans la fonction publique et un recul de certains services dans les territoires, accentuant les difficultés économiques et sociales locales. Des conséquences visibles à Montluçon avec le plan écoles 2022-2026 de la mairie et la fermeture de trois écoles à la rentrée 2023.
« Les faibles connexions de transport constituent également un frein à l’attractivité du territoire. La connexion ferroviaire renforce le sentiment d’isolement et complique les déplacements professionnels ou personnels »,complète Achille Warnant.
Retenir les jeunes : la clé pour lutter contre la baisse démographique
Enfin, la baisse démographique s’explique aussi par des mouvements de populations. Comme une grande partie des villes moyennes françaises, Montluçon n’arrive pas à retenir ses jeunes. Après le lycée, beaucoup partent poursuivre leurs études ou trouver un emploi dans des centres urbains (Clermont-Ferrand, Lyon, Paris…) et ne reviennent pas toujours. Cela réduit la population en âge de travailler et affaiblit le renouvellement démographique. Ce déséquilibre se traduit par un vieillissement de la population. Selon les chiffres de l’Insee, les plus de 60 ans représentaient 34,7 % de la population de Montluçon en 2022, contre 32,1 % en 2011.
Maire depuis décembre 2017, Frédéric Laporte (Les Républicains) a affirmé, dans le journal régional La Montagne, avoir appliqué 80 % du programme proposé aux électeurs lors de la dernière élection municipale, en 2020. La population n’en a pas moins continué de baisser, perdant plus de 3 000 habitants depuis son arrivée à l’hôtel de ville, selon les chiffres de l’Insee. Contacté par L’Effervescentpour un entretien, Frédéric Laporte n’a pas donné suite à cette demande, contrairement aux autres candidats qui semblent déborder d’idées pour pallier cette baisse démographique.
« Nous pensons que les gens partent à cause du manque d’emplois, pour les jeunes notamment, de l’enclavement, du manque d’offre de soins. On va travailler avec les compétences qui sont les nôtres, et tous les leviers qui sont à notre disposition, on va s’en saisir »,affirme l’Insoumise Carmen Aguillard, associée à la liste de Pierre Mothet « Montluçon en commun » (DVG). Un point de vue logiquement partagé par Pierre Mothet, qui ajoute : « Il y a aussi la question de l’enclavement des transports et du train, qui est une véritable catastrophe. »
Le prix du foncier : un frein à l’installation
La tête de liste, soutenu par le Parti socialiste, LFI et les Écologistes, désigne également le coût du foncier comme un frein à l’installation. « À Montluçon, comme dans beaucoup de villes en difficulté, il est particulièrement élevé, car il constitue notre principale source de recettes, explique-t-il. Je ne vais évidemment pas prétendre que nous allons le baisser dès l’an prochain ou dans deux ans, mais c’est une réflexion indispensable à mener sur le moyen et le long terme. »
Matthieu Bogros, issu des rangs du PS et candidat sur la liste de centre-droit « Un nouveau souffle pour Montluçon », emmenée par Philippe Perche, affiche une ambition forte quant au développement économique de la ville. « Je pense qu’il est important qu’il y ait une plus grande disponibilité des élus face aux acteurs économiques qui veulent investir, commente-t-il. Il faut également afficher une politique d’attractivité et de publicité afin d’aller chercher les entreprises et de vanter la situation géographique, qui peut être un atout. » Pour lutter contre la baisse démographique, le candidat évoque également la redynamisation du centre-ville.
Pour Louis Brun, tête de liste de l’union des communistes et des radicaux de gauche, la croissance est l’un des points clés pour lutter contre la baisse démographique. « Notre projet, c’est la croissance tout court, et elle passera par une croissance économique et démographique. Mais pour cette croissance, il faut que nos jeunes ne partent pas, et pour cela, il faut du travail, énonce-t-il. J’ajouterai que la croissance démographique passe également par le maintien des services et de l’offre culturelle. » Sa liste mise avant tout sur la jeunesse. « Nous devons être dynamiques et avoir une stratégie de développement économique, et c’est comme ça que nos jeunes de Montluçon pourront rester dans la ville », complète sa colistière Marie-Claude Léguillon (PRG). Face à la baisse démographique, les solutions présentées par les différents candidats sont majoritairement d’ordre économique ; reste à savoir si elles seront réalisables.
Névan Prévots