Épisode 3 – La droite vichyssoise à l’épreuve de l’histoire

Par Suzie JADOT

Bastion de la droite dans un département historiquement de gauche, Vichy navigue entre les cicatrices encore marquées du régime de Pétain et les tentatives d’imposer une image plus sereine de ville d’eau, de sport et de culture. À l’approche des élections municipales, retour sur cet héritage politique sensible.

Façade de l’Hôtel du Parc à Vichy, bâtiment historique du quartier thermal construit au milieu du XIXe siècle, avec balcons en fer forgé et décorations Belle Époque, situé à proximité du Parc des Sources. 
L’Hôtel du Parc, qui fut le siège du gouvernement de Philippe Pétain entre 1940 et 1944, demeure un symbole du passé sensible de Vichy, entre mémoire et recomposition de son image. Crédit : Suzie Jadot

Ville thermale au passé singulier, Vichy se distingue par une stabilité politique rare. Depuis plusieurs décennies, la droite y conserve le pouvoir, portée par une tradition de centre-droit libérale qui s’inscrit durablement dans le paysage local. Jacques Lacarin puis Claude Malhuret, tous deux proches de Valéry Giscard d’Estaing et membres de l’Union pour la démocratie française (UDF), incarnent cette orientation que Michel Promérat, historien et politologue au Centre international d’étude et de recherche de Vichy (CIERV), qualifie de « droite modérée », européenne, conservatrice mais réformée. Un ancrage pour partie né du besoin de se démarquer du passé douloureux de la Collaboration.

Cette continuité politique s’explique d’abord par la sociologie de la ville. Bourgeoise et thermale, Vichy correspond au profil des communes qui votent majoritairement à droite. La population y est également plus âgée. « Les personnes âgées votent davantage à droite mais hésitent à voter Front national (FN) ou Rassemblement national (RN) en raison de l’héritage de la Seconde guerre mondiale », estime l’historien Fabien Conord, de l’Université Clermont Auvergne.

« Les commerçants votent très majoritairement à droite »

Peu ouvrière, la ville est majoritairement composée de commerçants et de professions libérales, des catégories sociales généralement modérées dans leur comportement électoral. Le poids du tourisme favorise aussi une forte présence de travailleurs indépendants. « Vichy est suréquipée commercialement par rapport à la moyenne des villes françaises de 25 000 habitants. Or les commerçants votent très majoritairement à droite », souligne Fabien Conord. Par ailleurs, si l’Allier a longtemps été identifié comme un département de gauche, cette tradition s’est progressivement affaiblie.

La droite conserve également le pouvoir grâce à une stabilité démographique et économique -l’agglomération n’a pas connu de grands plans sociaux récents parmi les entreprises constituant son tissu industriel – et une situation géographique favorable entre Lyon et Clermont-Ferrand. Le passage de Claude Malhuret à Frédéric Aguilera en 2017 a permis d’éviter l’usure du pouvoir, en maintenant la majorité tout en donnant une impression de renouveau.

Mais pour mieux comprendre cette domination durable de la droite à Vichy, il faut revenir un peu plus loin dans le passé politique de la ville, marquée par un basculement progressif du centre gauche vers un ancrage conservateur depuis la première moitié du XXe siècle.

Une ville radicale-socialiste au début du XXe siècle

De 1900 à 1940, Vichy est dirigée par des maires issus du parti radical-socialiste, une gauche modérée inscrite dans la tradition politique locale. Louis Lasteyras est maire jusqu’en 1929, suivi par Pierre-Victor Léger, en poste de 1929 à 1944, à la tête d’une gauche de plus en plus centriste.

Pendant la Seconde guerre mondiale, Pierre-Victor Léger est maintenu à la tête de la municipalité par le régime de Vichy, avec un conseil municipal remanié. À la Libération, le 29 août 1944, il est révoqué, car considéré comme compromis avec le gouvernement pétainiste.

Une municipalité provisoire issue de la Résistance est alors mise en place. Très marquée à gauche, elle réunit communistes, socialistes et démocrates-chrétiens, avec Jean Barbier comme maire. Cette parenthèse est toutefois de courte durée : aux élections municipales d’avril 1945, Barbier est battu par une liste plus à droite conduite par Louis Moinard, lui aussi résistant. Il s’agit de la dernière municipalité de gauche à Vichy.

En 1949, Louis Moinard affronte de nouveau Pierre-Victor Léger. Le scrutin se solde par une égalité, départagée en faveur du candidat le plus âgé : Léger retrouve la mairie jusqu’à son décès en 1950. Son adjoint, Pierre Coulon, lui succède et dirige la ville jusqu’en 1967, avant de passer le relais à Jacques Lacarin, maire jusqu’en 1989.

La consolidation durable de la droite municipale

Les municipales de 1989 marquent un tournant avec une division interne à droite entre Jacques Lacarin et Claude Malhuret. Claude Malhuret l’emporte et reste maire pendant près de trente ans, de 1989 à 2017. Il démissionne à la suite de la loi sur le non-cumul des mandats afin de garder sa place de sénateur, et laisse ainsi la place à son adjoint, Frédéric Aguilera.

Depuis la fin de la guerre, la gauche n’a jamais réussi à reconquérir durablement Vichy. Elle connaît deux périodes de relative visibilité : à la fin des années 1970 et au début des années 1980, avec Jean-Michel Belorgey, député socialiste, puis en 2008 lorsque Gérard Charasse échoue de peu aux municipales. Des succès ponctuels qui ne débouchent pas sur un ancrage local solide. Aujourd’hui, « le Parti socialiste (PS) est moribond et le Parti communiste (PC) plutôt invisible », résume Michel Promérat.

Depuis quinze à vingt ans, une liste de gauche est systématiquement présente, sans réelle perspective de victoire. La sociologie de la ville reste défavorable. « Il faudrait qu’une usine de 5 000 ouvriers s’implante à Vichy pour que cela change », ironise Michel Promérat.

Dissocier la ville du régime de Pétain

Si Vichy vote résolument à droite, mais pas trop à droite, la raison est sans doute à chercher aussi dans la mémoire douloureuse du régime de Pétain, qui a élu domicile dans ses murs entre 1940 et 1944. En dépit des efforts pour s’en libérer, quatre-vingts ans après la fin de la guerre, les traces du gouvernement collaborationniste restent visibles à Vichy, comme dans l’ensemble de la société française. Henry Rousso l’écrit dans son ouvrage historiographique Le Syndrome de Vichy : « Débutant à la fin des années 1970 une recherche sur l’histoire du régime de Vichy, je pensais la distance suffisante pour jouer du scalpel en toute innocence. Mais le cadavre était encore chaud : l’heure n’était pas au médecin légiste tout court. »

À la Libération, la ville est immédiatement associée à la Collaboration avec l’occupant nazi. Les habitants se sentent stigmatisés. Dès lors, les municipalités cherchent à dissocier la ville du gouvernement de Pétain, affirmant que le régime s’est installé à Vichy sans le choix ni la responsabilité de la population.

Du silence à la reconnaissance

Le conseil municipal vote une proclamation le 20 novembre 1944 : « Vichy n’est pas une ville de traîtres, les Vichyssois sont restés dignes. » Il est demandé de ne plus employer l’expression « régime de Vichy ». Cette stratégie est reprise par la majorité des municipalités successives, jusqu’à aujourd’hui, notamment par Frédéric Aguilera.

Pierre Coulon adopte une autre approche : transformer profondément la ville par le sport, la santé et les équipements structurants. Le lac d’Allier, le lycée Albert Londres ou encore le centre de langues CAVILAM sont issus de cette politique. Une logique également reprise par Frédéric Aguilera.

Sous Jacques Lacarin et surtout Claude Malhuret, le choix est celui du silence. Ne pas parler de Pétain, ne pas commémorer. Dans les années 1970-1980, un projet de musée sur la Seconde guerre mondiale est refusé. Michel Promérat évoque une « stratégie de silence radio », liée à une génération pour laquelle la guerre reste un sujet sensible, marqué par la coexistence de résistances et de compromissions.

Un tournant mémoriel progressif

Frédéric Aguilera incarne un changement générationnel. Né en 1975, il n’est pas directement lié à l’héritage de la guerre et a été scolarisé à une période où la Seconde guerre mondiale est pleinement enseignée. À partir des années 1990-2000, une forte poussée mémorielle s’impose.

Sous son mandat, plusieurs actions sont engagées : rues baptisées au nom de résistantes, colloques sur la Shoah avec le « chasseur de nazis » Serge Klarsfeld, semaine Histoire et Mémoire autour du 27 janvier (jour anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz), exposition sur la rafle du Vél’ d’Hiv. Autant d’initiatives impensables quinze ans plus tôt. Aujourd’hui, le rapport au passé est jugé plus apaisé.

Un projet de musée consacré à l’histoire de Vichy, couvrant 2 000 ans d’histoire avec une section dédiée à 1940-1944, a été relancé il y a sept ans. Retardé par la crise sanitaire, il devrait aboutir d’ici cinq à six ans.

Ce poids de la mémoire influera-t-il sur les municipales ? Concernant l’extrême droite, l’idée selon laquelle le passé empêcherait l’élection d’un maire RN tend à s’affaiblir. « On a tendance à dire que le passé ferait qu’on n’aura jamais un maire RN, mais cela sera de moins en moins valable avec le temps », estime Fabien Conord. La banalisation du RN à l’échelle nationale pourrait, à terme, produire des effets locaux.

Suzie Jadot