Épisode 2 – Les gauches bourbonnaises peinent à accorder leurs violons
Par Mahé FAYE
À l’approche des élections municipales de 2026, la gauche peine à dépasser ses divisions. Entre stratégies d’union, affirmations idéologiques et querelles locales, l’Allier illustre les dilemmes d’une famille politique tiraillée.

Crédit : Nicolas Cheviron
« La gauche n’existe que grâce à ses idées. Quand elles convainquent, les électeurs suivent », affirme Mathieu Bogros, tête de liste socialiste à la mairie de Montluçon en 2020. Aujourd’hui engagé sur la liste « Un nouveau souffle pour Montluçon »(divers centre), menée par Philippe Perche, il revendique porter des préoccupations de gauche au sein de cette coalition qui n’en est pas une. Cette ambivalence résume à elle seule l’une des interrogations centrales à l’aube des municipales de 2026 : une gauche rassemblée a-t-elle forcément plus de chances de victoire qu’une gauche divisée mais claire politiquement ?
« Historiquement, une gauche désunie avait peu de chances de gagner »
Si les idées structurent un socle idéologique, elles ne garantissent pas forcément un succès électoral. L’histoire politique française n’a cessé de le démontrer. Mais l’histoire peut être en passe d’évoluer. « Historiquement, une gauche désunie avait peu de chances de gagner. Avec la recomposition politique, cette certitude n’est plus aussi évidente qu’avant », rappelle Fabien Conord, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Clermont Auvergne.
Depuis une dizaine d’années, le paysage partisan a été bouleversé. L’effondrement électoral du Parti socialiste après 2017, la montée en puissance de La France insoumise, puis la constitution du Nouveau Front populaire en 2024 ont rabattu les cartes à gauche. Mais cette recomposition s’est accompagnée de tensions grandissantes, notamment entre le PS et LFI, qui compliquent toute stratégie d’union durable.
« La France insoumise peut être un repoussoir pour une partie de l’électorat. Jean-Luc Mélenchon est aujourd’hui la personnalité politique la plus clivante dans les sondages. S’allier avec LFI permet de renforcer les scores, mais peut aussi faire perdre certains des électeurs les plus modérés », ajoute l’universitaire.
À l’échelle nationale, la gauche reste pourtant numériquement forte : aux élections législatives de 2024, les forces issues du Nouveau Front populaire ont réuni plus d’un quart des suffrages exprimés au premier tour. Cette force potentielle se heurte tout de même à une difficulté récurrente : transformer une coalition électorale ponctuelle en une dynamique politique stable, capable de se décliner localement.
La gauche dans l’Allier ne répond qu’à ses propres logiques
Cette problématique s’intensifie lorsque l’on change d’échelle. Dans un département comme l’Allier, les logiques locales prennent souvent le pas sur les stratégies nationales. Pierre Mothet, tête de liste de « Montluçon en commun » (divers gauche), insiste sur cette spécificité : « L’Allier est un département tricéphale, avec trois réalités politiques bien différentes. La situation de la gauche diverge donc beaucoup selon les territoires du département. » Les trois têtes de l’hydre bourbonnaise étant Montluçon l’ouvrière, Moulins l’administrative et Vichy la commerçante.
Il faut aussi dire que le département a un lien historique spécifique avec un parti de gauche en particulier, qui tente, tant bien que mal, de protéger ses derniers bastions. « La grande singularité de la gauche dans l’Allier, c’est l’implantation historique du Parti communiste, y compris dans les campagnes. Le communisme rural est une catégorie à part entière en science politique, et quand on en parle, l’Allier est toujours cité parmi les premiers exemples », décrit Fabien Conord.
Longtemps, cette implantation a structuré les rapports de force locaux, limitant l’hégémonie socialiste même lorsque le PS était en tête au niveau national. « Le Parti socialiste n’a jamais été totalement dominant dans l’Allier. Aujourd’hui encore, le seul député de gauche du département est communiste, alors qu’il reste moins d’une dizaine de députés du parti en France », poursuit-il.
Pour Pierre Mothet, malgré les divisions, la gauche locale conserve une base militante et électorale solide : « La gauche est encore là. Elle est debout, même si elle a été éprouvée ces dernières années, notamment par une campagne de dénigrement très forte, avec une violence perceptible. »
La présence d’un député du Rassemblement national dans sa circonscription modifie toutefois les équilibres et impose, selon lui, un sens accru des responsabilités :
« C’est une configuration particulière qui nous oblige à faire preuve de responsabilité. Je trouve toujours un peu dommage qu’on fasse passer des rancœurs personnelles avant l’intérêt collectif », estime Pierre Mothet. Pour lutter, l’élu municipal pense qu’il faut alors unir toutes les forces à gauche et passer outre les désaccords. « Le rassemblement, c’est forcément travailler avec des gens qui n’ont pas 100 % de vos idées, sinon on y va tout seul », s’exclame le candidat de « Montluçon en commun ».
Montluçon, Vichy, Moulins : l’union à l’épreuve du réel
À Montluçon, la liste de Pierre Mothet a réussi l’exploit de rassembler derrière elle LFI, le PS et les Écologistes. Les logiques locales ne correspondent donc pas forcément aux choix des chefs de parti. « Les alliances qu’on observe à Montluçon ne sont pas celles qu’on aurait imaginées. Ce qui se passe ici ne se décline pas de la même manière au niveau national », commente Mathieu Bogros.
Mais elle est passée à côté d’une union complète de la gauche. « La candidature de Pierre Mothet est clivante. La preuve, c’est que le PCF et le PRG [Parti radical de gauche, ndlr] ont refusé de s’allier avec lui », reproche l’ex-candidat socialiste à la mairie. Les deux partis récalcitrants ont lancé leur propre liste, menée par le communiste Louis Brun. « J’avais pris acte que l’union de la gauche ne serait pas possible à Montluçon. Comme beaucoup d’autres, j’ai été découragé par certaines personnalités locales, motivées par des aventures personnelles », argumente Bogros pour expliquer son éloignement du projet « Montluçon en commun ».
Cette lecture, Pierre Mothet la rejette fermement : « Si Monsieur Bogros appelle cela de l’ambition politique ou des aventures personnelles, moi j’appelle plutôt cela se mettre en position de résistance. Quand on est élu depuis 25 ans, on a sacrifié quasiment toute sa vie pour se battre contre un système que l’on dénonce et dont on subit des conséquences. Ce système, Monsieur Bogros ne le connaît pas. Il fait du tourisme électoral. »
Pourtant, même si, au final, tout le monde n’arrive pas à s’entendre, le consensus semble de mise sur le fait que l’union de la gauche est un objectif désirable. « Je suis halluciné de cette division de la gauche alors qu’on a une extrême droite qui est partie pour gagner les présidentielles et les législatives », constate Pierre Mothet. « Je ne pense pas que le Nouveau Front populaire de 2024 ait brouillé les lignes. Cela a été une initiative salutaire pour faire barrage à l’extrême droite », analyse également Mathieu Bogros.
« Les récits politiques sont construits sur des mensonges »
À Vichy, le contexte sociologique impose d’autres contraintes. « Vichy est un cas assez classique de ville thermale, conservatrice, avec un électorat plutôt âgé et bourgeois », décrit Fabien Conord, plutôt pessimiste quant aux résultats de la gauche. La liste de l’ « Union des gauches vichyssoises » se veut néanmoins être une alternative nette à la majorité sortante. « C’est une liste de rupture. Elle est née de la volonté de proposer une alternative claire, sérieuse et crédible à la politique municipale actuelle », clame la tête de liste Hussein Bonaud.
Cette coalition unit l’aile gauche de la gauche. On y retrouve LFI, le PCF ou encore le Nouveau Parti anticapitaliste. « Nous sommes conscients de nos différences, mais unis sur des principes politiques fondamentaux : la solidarité, l’égalité, la justice sociale et climatique, l’accès aux services publics et l’antiracisme », poursuit-il. Il s’agit de la seule liste d’opposition de gauche aux municipales vichyssoises. Le PS ou les Écologistes se sont par exemple abstenus d’en monter une. « Toutes les composantes de la gauche étaient conviées à cette union. Si certaines ne sont pas là aujourd’hui, c’est soit un manque de moyens, soit un désaccord avec notre démarche », justifie le candidat insoumis.
À Moulins enfin, les tensions internes à la famille politique se traduisent par des listes concurrentes. Yannick Monnet, tête de liste « Moul1ns 2026 », une liste de rassemblement de la gauche sans LFI, affirme ne pas avoir reçu de réponse à sa proposition d’union, travaillée au printemps 2025. « Les divergences nationales sont assez claires entre le PS et LFI. À cela, il faut ajouter certaines relations compliquées à Moulins », tente d’expliquer le député communiste.
Une version contestée par Thierry Bonnet, tête de liste LFI de « Moulins en commun » :
« Les récits politiques sont construits sur des mensonges. On a tendu une main à une union des gauches. » Les insoumis affirment ne pas avoir eu de retour quant à cette demande, motivant leur choix d’autonomie. « Tout le monde doit pouvoir s’exprimer, c’est mieux qu’une union contrainte », conclut Yannick Monnet.
Mahé Faye