« Ils savent que je suis en difficulté, mais ils ne font rien » : à Vichy, l’hiver vécu depuis la rue
Par Juliette BALTZER
Chaque hiver, les pouvoirs publics renforcent les dispositifs de mise à l’abri des personnes sans domicile fixe. À Vichy, mairie et CCAS assurent que l’organisation est en place et suffisante. Mais dans la rue, certains racontent une tout autre réalité : aides invisibles, démarches décourageantes et sentiment d’abandon. Entre discours institutionnel et vécu du quotidien, le fossé persiste.

Dans les rues de Vichy, des personnes sans domicile décrivent des situations de grande précarité, loin des assurances données par les institutions. Pourtant, chaque hiver, la mairie et le Centre communal d’action sociale (CCAS) affirment avoir anticipé le froid en renforçant les solutions d’hébergement d’urgence, jugées suffisantes par les pouvoirs publics.
Depuis deux ans, David Waldmann, 74 ans, fait la manche dans les rues fréquentées de Vichy. Chaque jour, il s’installe au même endroit. Sans être totalement sans-abri, il vit dans une précarité extrême. « Ils savent que je suis en difficulté, mais ils ne font rien », lâche-t-il, amer.
« J’ai appelé la mairie plusieurs fois, mais c’est toujours occupé »
Un peu plus loin, Ciprian, 20 ans, dort dans un garage depuis son arrivée à Vichy il y a deux mois. Parti de Roumanie après la mort de sa mère, il survit en faisant la manche, même lorsque les températures descendent. « J’ai appelé la mairie plusieurs fois, mais c’est toujours occupé », raconte-t-il. Concernant les aides proposées par le CCAS, il répond : « Je ne connais pas. » Ces témoignages contrastent avec le discours tenu par les institutions locales, qui assurent pourtant que les dispositifs hivernaux sont opérationnels.
La réponse institutionnelle
À Vichy, comme ailleurs, l’hébergement d’urgence relève principalement de l’État, via le numéro 115, qui centralise l’attribution des places disponibles à l’échelle départementale. À l’échelle locale, le CCAS et la municipalité assurent un rôle de relais et de coordination.
Selon Fabien Laurent, directeur du CCAS, et Sébastien Delamare, directeur de cabinet, plusieurs solutions sont mobilisées durant l’hiver : « Un abri de nuit permanent de sept places, des structures d’hébergement à Varennes-sur-Allier gérées par Coallia, avec des ouvertures supplémentaires en période de plan grand froid pouvant aller jusqu’à 34 lits ». Une maraude sociale circule également deux soirs par semaine, les mardis et jeudis.
À cela s’ajoutent un accueil de jour ouvert presque toute l’année, donnant accès à des repas, des douches ou des lessives, ainsi qu’un réseau santé-précarité (bus santé, infirmiers, médecins, psychologues). « À l’échelle de la commune, la situation reste gérable », affirme Sébastien Delamare. Selon la mairie, trois à quatre personnes dormiraient régulièrement dehors et seraient connues des services.
Le décalage avec la réalité de la rue
Dans la rue, ce discours peine à convaincre. Pour David, les dispositifs existent surtout sur le papier. S’il connaît l’existence du CCAS, il affirme n’en tirer aucune aide concrète. Il décrit une administration qu’il perçoit comme intrusive et décourageante. « Ils demandent toujours les mêmes papiers : relevés bancaires, assurances, impôts… J’y arrive pas. J’ai pas la tête à ça », lance le septuagénaire.
Sans être sans-abri au sens strict, le retraité incarne une « zone grise » : « J’ai trop de ressources pour bénéficier de certaines aides, mais pas assez pour vivre dignement ». Même sentiment d’invisibilité pour Ciprian. Arrivé récemment, il affirme : « Je n’ai jamais été approché par un travailleur social. » La barrière de la langue, l’absence de diplômes reconnus et la méconnaissance des structures locales compliquent encore ses démarches.
Refus de l’aide : mythe ou malentendu ?
Selon la mairie et le CCAS, ces situations s’expliquent souvent par un refus des personnes concernées. « Certains refusent pour des raisons psychologiques, par peur du collectif ou par attachement à leur liberté », avance Fabien Laurent. Un point que nuance David : « J’ai peur d’être fiché, placé sous tutelle, ou embarqué dans des procédures que je ne comprends plus. »
Faute de lien avec les institutions, David et Ciprian s’appuient sur une solidarité plus constante : celle des passants. Repas, vêtements, quelques pièces ou simplement une discussion, c’est à cela que se rattachent les deux hommes. « Les gens me connaissent ici. Quand je ne suis pas là, ils me cherchent », confie David.
Juliette Baltzer