À Chantelle, les bénédictines font vivre leur marque de cosmétiques
Par Juliette PAIN
Depuis plus de 70 ans, les sœurs de l’abbaye de Chantelle fabriquent des cosmétiques. Aujourd’hui encore, elles gèrent collectivement l’entreprise des Bénédictines de Chantelle, perpétuant un savoir-faire monastique.

Et si votre routine du soir se composait uniquement de produits locaux et faits main ? À Chantelle, petit village de l’Allier, cette idée a pris racine il y a plusieurs décennies. Lotions, crèmes et, plus récemment, shampoings solides sont entre autres proposés par l’entreprise des Bénédictines de Chantelle, au service d’une clientèle fidèle. Derrière les murs de l’abbaye, ces produits sont imaginés, confectionnés et distribués au-delà de la France. Mais d’où vient cette initiative, et comment fonctionne aujourd’hui cette entreprise singulière ?
Une demande du Pape
Tout commence en 1954, il y a précisément 71 ans. À cette époque, les sœurs de l’Abbaye de Chantelle répondent à une demande du Pape Pie XII : « Le pape a demandé de trouver un gagne-pain pour la communauté monastique », explique sœur Gabriele, l’une des bénédictines de l’Abbaye. Face à cette sollicitation, la communauté doit imaginer une activité capable de faire vivre le monastère. « Elles voulaient se différencier avec quelque chose qui n’existait pas. Elles ont donc cherché dans leurs compétences : l’une était mathématicienne, une autre chimiste », ajoute sœur Gabriele.
De la rencontre de ces savoirs naissent alors un lait pour le corps, une eau de Cologne… et une marque. Dès l’origine, une méthode s’impose : tous les produits sont fabriqués à la main. Un choix assumé, qui garantit une production sobre et maîtrisée, et qui constitue encore aujourd’hui l’un des piliers de l’identité de la marque.

Un fonctionnement inchangé, ou presque
Aujourd’hui, la production au sein de l’abbaye demeure sensiblement la même. La sobriété reste l’un des piliers de la marque, tout comme l’écoute des consommateurs, intégrée au processus de fabrication. « Nous réalisons des enquêtes pour savoir ce que les clients souhaitent améliorer. Par exemple, lorsqu’ils demandent un format de flacon plus grand, nous l’adaptons », explique Charlotte Drouet, responsable commerciale de la marque.
Autre constante depuis les débuts : la fabrication artisanale. Si quelques machines semi-automatisées viennent désormais soulager certaines étapes, l’essentiel du travail reste manuel. « Il y a énormément de main-d’œuvre. Tout le brassage se fait à l’huile de coude, les machines ne sont qu’un appui », précise sœur Gabriele.
Mais pour faire fonctionner une marque qui conçoit et commercialise aujourd’hui plus d’une vingtaine de produits, un renfort humain s’est imposé. Aux six bénédictines se sont ajoutés huit salariés, répartis entre la production, la vente et la gestion commerciale. Les sœurs ne sont donc plus seules à faire tourner l’entreprise, sans pour autant renoncer à leurs principes fondateurs. « Nous voulons vivre de notre travail. L’argent que nous gagnons sert à rémunérer les salariés et à couvrir nos besoins », conclut sœur Gabriele.
« C’est souvent la fidélité des mères qui fait vivre la marque »
Mais pour qu’une entreprise perdure plus de 70 ans, l’intervention de plusieurs facteurs est nécessaire. Le premier tient à la stabilité des équipes. La fidélité et l’ancienneté des salariés constituent un socle essentiel au fonctionnement de la marque. « Il y a très peu de turn-over. Depuis vingt-cinq ans, c’est une équipe très expérimentée qui accompagne les bénédictines, et cela n’a pas de prix », souligne Charlotte Drouet.
Autre atout majeur : l’accessibilité des produits. Plusieurs canaux de distribution sont proposés afin de toucher un large public. « Nous disposons d’un site internet, d’une boutique au sein de l’abbaye, et certains clients passent encore commande par téléphone », précise la responsable commerciale. Au-delà des murs de l’établissement, les produits sont également diffusés par des revendeurs tels que Gamm Vert, l’office de tourisme ou d’autres abbayes, avec lesquelles des échanges sont mis en place.
Enfin, le facteur le plus déterminant reste la qualité des produits, qui sont le moteur de la fidélité des consommateurs. « Il y a une bonne partie de nos clients qui n’achète que pour la qualité du produit », explique sœur Gabriele. La marque, par ailleurs, connaît bien son public, au profil clairement identifié. « L’âge moyen de notre clientèle est de 64 ans, et elle est majoritairement féminine », indique Charlotte Drouet. Mais cette fidélité repose aussi sur une transmission intergénérationnelle. « C’est souvent la fidélité des mères qui fait vivre la marque. Elles transmettent à leurs enfants. Elles aiment cette senteur », témoigne sœur Gabriele.

« On ne cherche pas à devenir une multinationale »
Pour la marque, pas question de chercher une expansion à tout prix. Les environs de Chantelle, les abbayes et les commerces partenaires constituent un périmètre suffisant. « On ne cherche pas à devenir une multinationale », affirme sœur Gabriele. Dans cette logique, les grandes surfaces sont volontairement écartées, jugées incompatibles avec les méthodes du monastère. « Elles exigent des volumes de production trop importants, nous ne saurons pas le satisfaire », précise-t-elle.
Si la marque revendique un fort ancrage local, elle ne se limite toutefois pas aux frontières françaises. Les produits sont également commercialisés dans certains pays de l’Union européenne. « Nous vendons au Benelux, en Italie, en Allemagne et en Espagne. Le Brexit a compliqué nos ventes au Royaume Uni », explique sœur Gabrielle. Une expansion mesurée, à la fois par la barrière de la langue et par une volonté affirmée de rester fidèle à son territoire. Mais cette philosophie n’empêche pas l’innovation : un nouveau produit, un sérum hydratant, est en cours de conception et sera bientôt proposé, en France comme à l’étranger.
Juliette Pain